Saisir la Cnil pour les données de productivité des employés d'Amazon

Nicolas Gary - 30.10.2013

Edition - Economie - Amazon - entrepôts logistiques - données personnelles


Le coup est venu de deux directions bien distinctes : tout d'abord, dans le mensuel Le Monde diplomatique, où Jean -Baptiste Malet signe un reportage sur l'entreprise Amazon, outre-Rhin. Le second, depuis l'Assemblée nationale, où la députée Isabelle Attard a frappé très fort, interpellant Michel Sapin, ministre du Travail. Au coeur de ces deux interventions, le comportement d'Amazon vis-à-vis de ses salariés.

 

 

Smile! Welcome Back =]

blentley, CC BY NC

 

 

Le reportage de Jean-Baptiste Malet est implacable : avec 62 milliards $ de chiffre d'affaires réalisés en 2012, Amazon a multiplié par 80 son résultat depuis son entrée en Bourse. C'était en 1997. Mais la firme, qui fait tant pour le consommateur, n'oublie pas non plus les quelque 100.000 employés qu'elle a à travers le monde, travaillant sur 7 millions de mètres carrés d'entrepôts. 

 

Or, tous pays confondus, le modèle des entrepôts logistique est strictement identique, dans l'idée d'optimiser au maximum le rendement des salariés. Joint par téléphone, le journaliste, auteur de En Amazonie, livre qui raconte sa propre immersion dans un entrepôt, nous explique : « J'ai enquêté sur la situation en Allemagne, où des syndicalistes ont accepté de me répondre. Et la situation n'est pas réjouissante. »

 

"Le sourire sur le colis, ce n'est pas le nôtre"

 

Dans son article, il cite un employé : « Le sourire sur le colis, ce n'est pas le nôtre », affirme-t-il, éreinté par le rythme de travail. Jeff Bezos gratifie d'ailleurs ses salariés de ce petit nom, « hands », pour les petites mains. Présentation d'un rêve américain, qui vire au cauchemar, provoquant les grèves qu'Amazon connaît outre-Rhin. Avec des cadences épuisantes, difficile de travailler en s'amusant, particulièrement quand on vous diffuse du hard rock à fond, pour stimuler la productivité.

 

Surtout que cette dernière doit être en hausse constante, et que l'on enregistre les performances des salariés en permanence, pour mesurer leur rendement. « Les données de productivité sont envoyées aux États-Unis, où l'on mesure et l'on chiffre la valeur des employés », nous précise Jean-Baptiste Malet. Courbe, historiques de rendement, et mise en concurrence des personnes entre elles, rien n'est épargné. 

 

 

#328 - Carton amazon

Laurence Vagner, CC BY SA NC 2.0

 

 

C'est dans ce contexte que l'intervention de la députée Isabelle Attard, à l'Assemblée nationale, a lieu. 

Je profite de cette question pour proposer à mes collègues députés un changement des règles de notre assemblée. Nous posons nos questions aux ministres en deux minutes. Nos performances ne s'améliorent jamais. Nous semblons incapables d'augmenter notre productivité.

Je vous propose qu'à compter de novembre, chaque député dispose d'une seule minute. Puis, en décembre, de trente secondes. Nous serons ainsi réellement efficaces et productifs.

Cela vous paraît aberrant ? Injuste ? Tant mieux.

 

L'introduction est cinglante, mais c'est pour mieux faire mesurer aux députés l'impact managérial d'Amazon. Les pratiques de la société sont connues : s'implanter dans des espaces avec un fort taux de chômage, pour obtenir des aides de l'État, promettre des CDI, et recruter des interiméraires. S'appuyant alors sur l'article de Jean-Baptiste Malet, la députée foudroie l'attitude des contremaîtres et de la direction :  

Amazon organise ses entrepôts de manière stakhanoviste. Le salarié ne dispose d'aucune autonomie. Une machine lui dit où aller, quoi faire, chaque déplacement est mesuré, chaque ralentissement provoque un rappel à l'ordre des contremaîtres.

Amazon ne demande pas une production fixe à chaque employé. Il doit simplement faire mieux que la veille ! C'est donc une course perpétuelle, qui ne mène qu'à l'épuisement, et à l'abandon. Ces conditions de travail que nous refuserions en tant que parlementaires, comment seraient-elles acceptables pour d'autres ?

 

Si la société assure qu'elle crée des emplois, la députée n'hésite pas à dire que la firme américaine en détruit bien plus, et spécifiquement chez les libraires indépendants. Des destructions d'emplois subventionnées par les collectivités locales, tout en pratiquant évasion et optimisation fiscales. Pour les États, le manque à gagner se chiffre en millions d'euros. 

 

 

La députée Isabelle Attard

 

 

 Mais la suite est plus éloquente encore : 

L'inspection du travail intervient régulièrement dans cette entreprise. Mais la loi du silence imposée aux salariés par le règlement intérieur complique la tâche de ceux qui enquêtent. J'ai aussi été avertie que l'intégralité des données personnelles des salariés seraient transmises au siège de Seattle.

Monsieur le ministre, nous vous demandons de lancer une enquête globale sur les pratiques d'Amazon envers ses salariés, en y associant la CNIL, au vu de l'automatisation poussée de l'organisation.

 

La question est posée, et le ministre du Travail se gardera bien de répondre sur la question des données récoltées. Il évoque cependant une société « bien connue de mes services », et évoque plusieurs interventions, pour vérifier les conditions légales du travail temporaire, en regard de l'activité saisonnière. Il parle également de la sécurité des employés par rapport à l'équipement, mais aussi de la surveillance médicale, notamment pour le travail de nuit. 

 

M. Sapin souhaite avant tout que ses services soient « les artisans d'un dialogue social au sein de l'entreprise », autant avec la direction, qu'avec les salariés. Pas un mot sur le recensement de données de productivité. C'est bien dommage.