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Samba à une seule note, d'après Antonio Carlos Jobim

Auteur invité - 19.05.2020

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CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — La samba s’est tue, ou plutôt elle n’émet plus qu’une seule note, lancinante, angoissante comme celle d’une sirène annonçant le couvre-feu en temps de guerre.

Cristo Redentor
Rodrigo Soldon Souza, CC BY ND 2.0

 
Au pays de la joie de vivre, du carnaval de rue, des plages blanches courant le long de la mangrove, des forêts infinies et menacées, des fleuves immenses qui embrassent des îles qui ont la taille de la Suisse, de l’ara rouge, du paresseux à gorge brune, du ouakari chauve, du pirarucu géant et de l’anguille électrique, il ne reste plus qu’à aller consulter la mãe do santo pour qu’elle pratique le jogo de búzios, selon les règles de l’umbanda : vêtue de sa longue robe blanche, un turban sur la tête, elle lira l’avenir dans les coquillages qu’elle aura jetés devant elle.

Elle nous rapportera ce que dit Exú – le messager entre les hommes et les dieux, le maître du destin qui ouvre et ferme les chemins de la vie, que les chrétiens identifient au Diable. 

Planté au sommet du Corcovado, le Christ Rédempteur a cessé de protéger Rio et de préserver l’unité du Brésil.
Alvanei Xirixana, un Indien Yanomani de 15 ans qui vivait dans l’État de Roraima, est mort du virus. Les Indiens d’Amazonie n’ont pas plus d’immunité que les autres hommes face à la pandémie.

Même si la FUNAI, la Fondation Nationale de l’Indien, vient de suspendre les autorisations d’entrée sur les territoires indigènes et si, dans tout l’État d’Amazonas, les embarcations de passagers ont été restreintes aux services essentiels, comme les pompiers, les policiers ou les services d’urgence médicale, les régions indiennes sont envahies par d’innombrables garimpeiros, les chercheurs d’or, et madeireiros, les forestiers, tous clandestins. N’étant soumis à aucun contrôle sanitaire, ils risquent à l’évidence de contaminer les populations locales.

Le Secrétariat spécial à la santé des indigènes n’a pris aucune mesure d’urgence contre la propagation du coronarovirus adaptée aux territoires amérindiens. Il faut dire que le Président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, qui récuse la gravité de la pandémie et encourage les missionnaires évangélistes à entrer en contact avec les communautés isolées, a considérablement réduit les moyens de cet institut. Ces peuples risquent donc d’être frappés plus durement encore que le reste de la population, et pour certains de disparaître.



 
Les Indiens ont compris que les Blancs, qui n’arrivaient déjà pas à se soigner eux-mêmes, ne pouvaient rien pour eux. Ils ont déjà une longue et douloureuse expérience des épidémies propagées par les envahisseurs : au moment de l’invasion européenne, les maladies ont éliminé près de 90% de la population autochtone ! Face à ce nouveau fléau, les Indiens font front, seuls, comme ils le peuvent : fermant l’accès à leurs territoires, s’isolant dans la forêt et publiant, dans leurs langues, des documents sur les mesures de protection.
 
Le problème est encore plus grave dans les villes. En effet, près de 12 millions de personnes (6 % de la population) vivent dans des favelas au Brésil. Le confinement y est impossible à faire respecter. Outre la promiscuité et l’insalubrité, les habitants n’ont d’autre moyen pour survivre que l’économie dite informelle.

Et puis la police ne peut pénétrer dans ces zones de non-droit qu’avec l’accord des trafiquants de drogue, à tel point qu’un officiel a suggéré très récemment de confier la gestion de la crise aux gangs qui contrôlent les favelas !

J’ai découvert ce pays il y a longtemps et, depuis, il est resté gravé en moi à jamais. Aujourd’hui, il va traverser une période très difficile. Son gouvernement et tout spécialement son Président ne sont pas à la hauteur des enjeux. Mais il finira par s’en sortir, à sa façon.

Deus é brasileiro, « Dieu est brésilien », dit-on là-bas, et la succession de « miracles » qu’a traversée le pays semble justifier cette maxime. Mais les Brésiliens, avec leur sens de l’humour, racontent aussi une autre histoire, plus cruelle. Au premier jour de la Création, Dieu dit : « Je vais créer un pays immense, où des fleuves colossaux couleront au milieu de forêts infinies, où l’on trouvera de l’or, du fer et des diamants, où l’on pourra cultiver la canne à sucre, le café et le soja, et on l’appellera Brésil. »

Entendant cela, les anges firent respectueusement observer qu’il n’était guère juste pour les autres nations de tant privilégier celle-là. « Peut-être, dit Dieu, mais attendez seulement de voir le peuple que Je vais y mettre... »


Ndlr : Le titre de cet article est traduit de la chanson Samba de uma nota só, d'Antonio Carlos Jobim.

Homme d’affaires et voyageur, auteur du remarqué roman policier La porte de Jade (Éd. Balland), Patrice Montagu-Williams vit depuis plus de trente ans avec le Brésil dans la peau et dans la tête. Brésil, les colères d’un géant, est paru en octobre 2019, aux éditions Nevicata.


Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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