Samizdat : quand l'Etat soviétique seul pouvait ReLIRE les oeuvres

Nicolas Gary - 12.06.2013

Edition - Société - registre ReLIRE - samizdat - duplication et reproduction


Au détour d'un prospectus, il est rare de tomber nez à nez devant un terme incongru, peut-être vaguement entendu par le passé, mais dont tout porte à croire... qu'il ne vous dit rien du tout. Dans le contexte, on devine, subtilement, mais le sens précis, voilà qu'il échappe, se dérobe. Mais enfin, qu'est-ce que c'est qu'un Samizdat ? 

 

 

Dr. Andrei Dmitrievich Sakharov

Andrei Sakharov

dbking, CC BY 2.0

 

 

Wikipedia est généralement le meilleur ami de l'internaute assoiffé de connaissances. Et, miracle, l'entrée Samizdat existe. On y apprend donc qu'il s'agit d'un mode de diffusion de documents clandestin, principalement à l'époque de l'URSS, pour véhiculer des idées dissidentes. Tout un réseau, qui se formait, pour assurer que des textes circulent, et généralement, se tiennent éloignés des éditions d'État. Et que, plus précisément, le mot signifie quelque chose comme "autoédité".

 

Mais c'est un peu plus loin que l'on découvre les raisons pour lesquelles le samizdat vit le jour : 

L'existence du samizdat est liée au puissant système de censure présent en Union soviétique. Tous les documents légalement publiés et distribués en Union soviétique devaient avoir été préalablement validés par la censure, dont la responsabilité incombait à la Glavit depuis 1931, puis au Comité d'État pour la presse à partir de 1966. 

Par ailleurs, il était interdit d'acquérir, de posséder ou de transférer un quelconque document par un moyen de duplication (photocopieuse, presse, etc.). Seules les machines à écrire étaient permises. Les photocopieuses et tous les moyens de duplication appartenaient à l'État. Gardées par des vigiles, leur utilisation était strictement surveillée.

 

Bien entendu, l'esprit retors fait plisser l'espace entre les neurones, et franchissant le temps, on se plaît à imaginer les connexions qui existent entre notre actualité contemporaine, en terme de reproduction de livres, et le système soviétique. 

 

Faut-il, ou ne faut-il pas rappeler que la BnF s'est vu confier la lourde responsabilité de numériser des ouvrages indisponibles dans le cadre de la loi sur l'exploitation commerciale des oeuvres indisponibles, dite loi du 1er mars 2012. 

 

Le Snac BD avait d'ailleurs précisé les conditions techniques qui présideraient à cette numérisation. « La technique retenue est un epub recalé sur un scan image à 400 dpi. ». Mais plus précisément : 

le  processus technique retenu est un scan partant du dépôt légal de la BNF. On ne repart pas du matériel d'imprimerie même si l'éditeur d'origine le détient (il semblerait que ça reviendrait trop cher, et ça nécessiterait des recherches), et il n'y a pas de budget prévu pour un retraitement poussé permettant d'isoler les noirs et d'atténuer les trames dans le cas des illustrations.

 

Revenons donc à notre Samizdat : Wikipedia souligne que tous les moyens étaient bon pour assurer la reproduction des documents, quoique le papier carbone fut la solution privilégiée. Optimisant les coûts de fabrication, les documents étaient généralement de piètre qualité. La suite ne manque pas d'intérêt : 

Avant la glasnost, la publication par samizdat était fortement réprimée. Tout appareil de reproduction (machines à écrire, photocopieurs, presses d'imprimerie), répertorié et identifié, faisait l'objet d'un contrôle étroit de la part du Premier département. Les personnes qui se procuraient des samizdat, les copiaient ou les distribuaient risquaient une dégradation sociale, l'asile ou même les camps. Leur famille et leurs amis étaient également menacés. Le premier procès marquant dans l'histoire des samizdat est le procès Siniavski-Daniel en février 1966. Il a déclenché une forte opposition qui s'est exprimée par le doublement des productions de samizdat dans l'année qui suivit.

 

Quel mal, finalement, existe-t-il à confier à l'Etat le soin de numériser - donc de reproduire - des oeuvres, et d'inventer une loi qui encadre cette reproduction ? Et comment serait-il possible de dénigrer l'activité soviétique, privant les auteurs de la possibilité de reproduire leurs oeuvres, en dehors des circuits étatiques admis ? le projet de registre ReLIRE n'est en rien comparable, évidemment, à cette époque de censure. Mais l'idée que l'Etat soviétique se soit octroyé le droit seul d'avoir la possibilité de reproduire des oeuvres, ne manque pas de piquant. Surtout si l'on se réfère de nouveau au Snac BD :

Rappelons qu'aujourd'hui nous ne cédons nos droits numériques que contraints et forcés, sans que l'éditeur ait une quelconque obligation de les publier ou de les exploiter (contrairement à l'édition papier). 

L'accord corrige cette aberration : si l'éditeur veut les droits numériques, il est dans l'obligation de les exploiter dans un délai légal comparable à celui de l'édition papier et d'en assurer l'exploitation permanente et suivie (un certain nombre de critères ont été établis pour la définir : présence au catalogue numérique de l'éditeur, au moins une version en format non-propriétaire, actualisation obligatoire suivant les mutations techniques du secteur, présence sur au moins un site marchand de premier plan). 

En cas de défaillance, si l'éditeur ne se met pas en conformité six mois après la mise en demeure, la partie distincte du contrat d'édition consacrée au numérique tombe et l'auteur récupère ses droits d'exploitation au format numérique. 

 

Ah, oui, l'accord auteurs-éditeurs, qui porte sur l'obligation effective d'exploitation. Finalement, quand l'accord auteurs-éditeurs met à la charge de l'éditeur cette exploitation, ReLIRE explique finalement qu'il est aussi possible de ne pas s'en préoccuper trop. D'une part la numérisation pourra se faire, donc l'exploitation avec, et que le principe de Use It or Loose It, ne fera pas peur à grand monde. L'obligation d'exploiter sous trois ans et de rendre des comptes, pour un éditeur qui choisirait de commercialiser l'oeuvre numérique, issue d'un titre indisponible, c'est de la roupie de sansonnet...