Un texte de Beckett « accepté » 80 ans plus tard

La rédaction - 22.09.2015

Edition - Société - Samuel Beckett - éditeur maison - manuscrit rejeter


Retour sur les grands exemples qui ont fait l’histoire de l’édition. Ils avaient écrit un livre, croyaient fermement à son succès et l’ont présenté à des maisons d’édition, et ont essuyé de multiples déboires. Écrivain, dramaturge, et poète, Samuel Beckett, originaire d'Irlande, a connu son lot de déboires et de portes fermées, pour l'un de ses manuscrits.

 

beckett w/baseballcap

_Kripptic, CC BY 2.0

 

 

Billet en partenariat avec

Même les prix Nobel de littérature voient parfois leurs textes refusés. On peut s’appeler Samuel Beckett et ne pas convaincre son éditeur. La petite histoire remonte à la fin de l’année 1933. L’éditeur était demeuré circonspect et n’avait pas sauté le pas, non pas en raison de la qualité du texte, mais parce qu’il était trop sombre. Les lecteurs ont enfin pu découvrir Echo’s Bone, en avril 2014. 

 

Le texte aurait dû figurer dans le recueil More Pricks Than Kicks, traduit en français sous le titre de Bande et Sarabande. Son éditeur de l’époque, Charles Prentice a vu les choses d’un autre œil. Il a pris la peine d’expliquer sa décision à Beckett sans détour dans un courrier. 

 

Un véritable enfer...

 

« C’est un cauchemar », écrit-il dans sa missive. Il s’empresse d’ajouter : « Je déteste avoir à dire ça. » Mais Prentice est un éditeur et comme tout éditeur qui se respecte, il songe à ses lecteurs et à ses chiffres de vente. Aussi, il ajoute : « Echo’s Bone occasionnerait, j’en suis certain, la perte d’un grand nombre de lecteurs pour le livre. Les gens trembleront, s’interrogeront et seront perturbés ; et ils n’auront pas envie de réfléchir à ce qui les fait trembler ». Âmes sensibles s’abstenir.

 

Ce texte devait compléter le recueil, déjà achevé par ailleurs. Il sera publié quelques mois plus tard, dans sa version originale, qui comporte dix textes. 

 

Beckett n’a pas pris ce refus à la légère. Dans une lettre à un ami, il déclare avoir été profondément découragé par ce refus. On imagine que ce découragement ne fut que passager, étant donné l’ampleur de l’œuvre à venir. En 1934, tout le travail de l’Irlandais reste à accomplir, ou presque. 

 

En attendant, suite à ce refus, le texte a été remisé sur une étagère, trouvant refuge dans des archives américaines. Au fil des années, seuls quelques chercheurs ont pu y avoir accès. Du reste, c’est l’un d’entre eux qui a mené à bien cette publication pour le moins tardive. Le docteur ès lettres Mark Nixon, de l’université de Reading, en Angleterre, est un fin spécialiste de l’auteur d’En attendant Godot. Il est directeur du Beckett International Foundation et président de la Samuel Beckett Society. 

 

S’il tient à indiquer que la valeur littéraire du texte est « évidente », il ne souhaite pas pour autant qu’on s’en prenne à monsieur Prentice. Echo’s Bone est « une histoire difficile, parfois obscure ». Sans compter que, rétrospectivement, Beckett lui-même portait un regard très critique sur ses écrits des années 1930. Il n’en demeure pas moins vrai que l’homme était un éditeur exigeant. Il a également refusé un roman de Beckett intitulé Dream of Fair to Middling Women, finalement publié en 1992.

 

Mais, mieux vaut tard que jamais, y compris en littérature. 

 

 

En savoir plus sur l'édition alternative


Pour approfondir

Editeur : Les Editions de Minuit
Genre : theatre
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782707301482

En attendant Godot

de Samuel Beckett

Pièce en deux actes pour cinq personnages écrite en français entre 1948 et 1949. Première publication aux Éditions de Minuit en 1952. « Vous me demandez mes idées sur En attendant Godot, dont vous me faites l’honneur de donner des extraits au Club d’essai, et en même temps mes idées sur le théâtre. Je n’ai pas d’idées sur le théâtre. Je n’y connais rien. Je n’y vais pas. C’est admissible. Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’abord, dans ces conditions, d’écrire une pièce, et ensuite, l’ayant fait, de ne pas avoir d’idées sur elle non plus. C’est malheureusement mon cas. Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce. Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec attention. Je ne sais pas dans quel esprit je l’ai écrite. Je ne sais pas plus sur les personnages que ce qu’ils disent, ce qu’ils font et ce qui leur arrive. De leur aspect j’ai dû indiquer le peu que j’ai pu entrevoir. Les chapeaux melon par exemple. Je ne sais pas qui est Godot. Je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serais contenté de moins. Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible. Je n’y suis plus et je n’y serai plus jamais. Estragon, Vladimir, Pozzo, Lucky, leur temps et leur espace, je n’ai pu les connaître un peu que très loin du besoin de comprendre. Ils vous doivent des comptes peut-être. Qu’ils se débrouillent. Sans moi. Eux et moi nous sommes quittes.  » (Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952)

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