Sans données publiques, les bibliothèques se tournent vers Amazon

Antoine Oury - 17.01.2013

Edition - Bibliothèques - données publiques - Amazon - catalogue de bibliothèques


Face aux moteurs de recherche, les établissements de prêt locaux s'attachent vaillamment à valoriser un catalogue riche, mais parfois pas très sexy, et surtout méconnu des internautes. Les bibliothèques de Clermont, dans cette optique, ont fait remonter des informations de sites commerciaux dans leur catalogue. Et s'est pris une belle volée de bois vert.

 

 

 Capture d'écran du catalogue Clermont Communauté

 

 

Au premier abord, la mention de la libraire Dialogues a de quoi surprendre, il est vrai, dans le catalogue d'un établissement public : le résumé de chaque livre présenté dans le catalogue des bibliothèques de Clermont provient de la base de données Decitre, ce qui oblige les bibliothécaires, dans une logique de données ouvertes, à citer leurs sources. Mais tout de même...

 

Et le pire provient de la vignette du livre, accompagné d'un petit logo, difficilement repérable, mais qui s'avère être celui d'Amazon : scandale chez les libraires de l'agglomération, et réaction ad hoc sur le blog de l'un d'entre eux : « Les deux sites marchands cohabitent donc paisiblement sur le site de cette fabuleuse BNA » écrit-on avec une ironie non dissimulée.

 

Valorisation et augmentation du catalogue

 

Dominique Mans, le directeur du réseau lecture au sein de Clermont communauté, établissement public de coopération entre les agglomérations, juge que le procès fait aux établissements de prêt n'est pas le bon : « Pour nos catalogues, nous disposons de 2 sources : d'un côté, la BnF qui assure la bibliographie de la France depuis 1810 et met gratuitement des informations à disposition des bibliothèques, et de l'autre, Electre, un service payant auquel nous avons recours pour les nouveautés. »

 

Le problème, c'est que les informations sont laconiques : auteur, titre, éditeur, nombre de pages... et c'est tout. Pas de résumé, ni de vignettes, autant dire le degré zéro du référencement à l'heure du Web. Electre propose bien une base de couvertures de livres, mais le service est payant. « Et nous préférons mettre le budget collectif au service de l'achat de livres » souligne Dominique Mans.

 

Une même logique d'économie, imposée aux collectivités, empêche d'imaginer une numérisation des couvertures par la bibliothèque elle-même : à hauteur de un euro par jaquette numérisée en couleur pour 700.000 documents, peu d'espoir que des deniers publics soient disponibles. La présence des logos respectifs ne s'impose donc que par pur respect des règles de l'open data, recommandées par le prestataire Decalog qui automatise le catalogue.

 

Le Web a horreur du vide ?

 

Par ailleurs, Mans est formel : « Aucun contrat publicitaire n'a été passé avec les différents sites cités, qu'il s'agisse de YouTube, de Deezer ou de l'Ina. Et les gens qui viennent sur le catalogue veulent emprunter des livres, pas les acheter. » Se tourner vers des acteurs privés ne réjouit pas spécialement les responsables du catalogue, mais s'impose étant donné le vide des données publiques.

 

Et, au rang des plus grandes bases de données, c'est bien Amazon qui tire son épingle du jeu : Decitre, la librairie française, dispose de bien moins de vignettes que son concurrent américain. « Nous allons utiliser les données de Babelio et Babelthèque, comme suggéré, mais le problème de ces contenus, c'est qu'ils ne sont pas modérés » explique Dominique Mans. Pour les vignettes, en tout cas, le problème reste entier : « La BnF ne s'amuse pas à tout numériser », termine-t-il...

 

Des alternatives sont disponibles, comme la base de données du service Dilicom, mais son utilisation est soumise à conditions, confirme Jean-Michel Ruffié, responsable du service client. L'utilisation en interne ne poserait pas de problèmes, mais toute exploitation publique se fait « sous consultation » avec définition d'une redevance dont il faut s'acquitter, puisque les données relayées par Dilicom appartiennent aux distributeurs. « Avec le numérique, les services seront plus directs », promet-on.

 

Les solutions existent

 

Et pour Babelthèque, l'offre reste bien spécifique : « L'idée de ce service, c'est en gros d'offrir des services des services de recommandations de livres au sein des catalogues de bibliothèques » explique Pierre Frémaux, auxquels s'ajoutent des vidéos Ina ou des critiques presse. Ici encore, les tarifs dépendent de la taille des établissements et des options souscrites. Pour les couvertures de livres, « Il y a déjà des acteurs qui font ça depuis très longtemps, Electre, Tite-Live ou Zebris, c'est leur métier, et nous nous sommes complémentaires. » Et un service qui se monnaye généralement autour de 500 € par an, selon l'abonnement.

  

Pour l'instant, les établissements de Clermont préfèrent, fort heureusement, diriger leurs propres initiatives de numérisation vers la conservation patrimoniale, dirigée vers les documents publiés avant 1910, l'équivalent d'un bon million de pages. Tout en poursuivant des expérimentations numériques, notamment avec le prêt de lecteurs ebook et l'ouverture d'un nouvel établissement la semaine prochaine, dans le nord de l'agglomération.

 

« Que les libraires aient de vraies difficultés, d'accord, mais attaquer la bibliothèque, c'est se tromper de combat » ajoute Dominique Mans, en rappelant que l'agglomération avait été une des premières à voter l'exonération de la taxe professionnelle pour les libraires.