SAS : les romans de Gérard de Villiers suscitent la convoitise

Nicolas Gary - 18.09.2017

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SAS, ce sont des romans d’espionnage de haute voltige... dont la fiction semble rattrapée par la réalité. Un conflit juridique oppose l’actuelle gérante de la société, Christine de Villiers, aux enfants de son mari, Gérard de Villiers, l’auteur, décédé le 31 octobre 2013. C’est que la maison d’édition qui publie les aventures du Prince Malko fait l’objet de multiples convoitises.



 

 

« Mon mari avait fini par pénétrer l’univers de l’espionnage, et en obtenir des confidences : c’était un malin, et un filou », entame Christine de Villiers. Mais on penserait à tort que sa veuve le soit moins : aujourd’hui, elle défend le patrimoine que représentent les 200 exemplaires de SAS, réédités chaque mois, avec une nouvelle couverture – avec la perspective d’achever en 2020 cette entreprise.

 

Malko à la conquête des Amériques
 

L’exploitation du fonds découle de ce que Gérard de Villiers avait refusé qu’il y ait une suite à ses romans. « De toute manière, des contacts de cette qualité, c’est l’œuvre de toute une vie, que l’on ne reproduit pas en un claquement de doigts : il est imbécile de penser que c’est réalisable. » Probablement ce qui fascine tant les Américains – Knopf Doubleday en a déjà fait traduire cinq, par William Rodarmor, qui se charge des romans de Katherine Pancol.

 

« Ce qui persiste, chez SAS, c’est que l’on a un pied dans l’histoire géopolitique. Le patriotisme effréné des Américains trouve un écho dans les aventures de Malko – comme l’assassinat de leur ambassadeur en Libye, dans Les fous de Bengazi. » Cette actualité des romans presque étonnante, a conduit à un vif intérêt : 40.000 exemplaires vendus sur le continent américain, à travers cinq titres seulement...

 

« Il nous faut mieux travailler la marque : l’éditeur nous a d’ailleurs demandé d’envoyer de nouveaux titres – plus d’une quinzaine. Et à partir de là, on pourra mettre en perspective et envisager, plutôt qu’un film, une série », analyse Christine de Villiers. « Hubert Védrine avait assuré que SAS n’avait rien à envier à John Le Carré : c'était un beau compliment, qui parlera aux Américains. Nous devrions trouver une solution. »

 

SAS est une marque reconnue en France, mais qui doit encore s’installer aux États-Unis. Et tout cela, à partir d’un fonds de romans qui ne s’enrichira jamais. « C’est finalement à Hachette que l’on doit d’avoir mesuré à quel point ce catalogue était unique. L’éditeur disait à mon mari qu’il s’agissait de livres jetables, parce qu’ils étaient basés sur l’actualité. En réalité, ils étaient ancrés dans l’histoire, plus que dans l’actualité. »

 

Un fonds jusqu'à lors négligé
 

L’exploitation du fonds débute alors même que « Hachette ne cessait de répéter à mon mari que cela ne valait rien. Je ne les ai moi-même rencontrés qu’en juin 2013 pour la première fois – et l’on m’a assuré que SAS ne se vendait plus ». En réalité, il y avait beaucoup à faire : les quatrièmes de couverture à refaire, des titres à repenser, parce qu’ils ne disent rien ou si peu, et bien entendu, les couvertures elles-mêmes à moderniser. 

 

« Le groupe insistait également pour que mon mari rajoute des passages de sexe – on m’a même demandé de réaliser une anthologie érotique. Mais il n’y a pas que des prostituées dans ces livres : on y trouve des journalistes, des espionnes et un multitude de rôles différents. Gérard [de Villiers] ne savait pas écrire ces passages d’ailleurs : il reprenait des livres du domaine public, et réécrivait des scènes pour ses livres ! » 



Les nouvelles couvertures, modernisées

 

Impossible de nier que le succès de SAS repose aussi sur ces passages – mais difficile de résumer ces romans à ces quelques pages. Plus encore de focaliser un ouvrage sur ces seules séquences. « SAS avait tout pour fidéliser les lecteurs, avec de l’humour en plus – en dehors du format poche imprimé sur du papier à deux sous. Gérard faisait extrêmement attention au prix de vente des livres : la moindre augmentation lui demandait des mois de réflexion. »

 

Aujourd’hui, « le chiffre d’affaires de la société est quasiment doublé par les ventes de droit à l’étranger, qui représentent la moitié de notre chiffre annuel ». En avril 2014, la société était estimée à 226.000 €, le fonds n’ayant jamais été exploité. À ce jour, elle serait évaluée entre 2 et 3 millions €. 

 

Le tour de force d'un retour chez les lecteurs
 

À 7,95 € en version papier et 5,99 € en version numérique, les ouvrages sont encore écartelés : le papier est confié à Interforum, l’ebook à Hachette, même si le contrat de distribution arrive à échéance. Avec près de 800.000 € de chiffre d’affaires réalisés, la maison reconnaît « la qualité du travail d'Interforum dans la distribution ». Entre le prince Malko et Hachette Livre, le torchon avait brûlé en octobre 2014, avec fracas.

Et à ce jour, près de 20 % des ventes sont réalisées en format numérique.

 

On comprend, dans ce contexte, que la succession s’affole. Les Éditions Gérard de Villiers sont devenues un enjeu financier, pour lequel le tribunal de commerce de Paris se prononçait le 13 septembre. L’affaire est renvoyée au 2 octobre – sachant que, depuis plusieurs mois, la maison a été confiée à une administratrice judiciaire. 
 

Éditions Gérard de Villiers : “La société est parfaitement bien gérée”


Cette dernière n’a cependant qu’un mandat provisoire, qui a été prolongé pour s’assurer de comprendre au mieux tant le fonctionnement de la société que les échanges avec les partenaires.

 

Les comptes de l’entreprise n’ont en effet pas été déposes depuis 2012, « une déplorable erreur que nous tâchons de rattraper maintenant », explique la gérante. « Mais en aucun cas l’entreprise n’est mal administrée : si tel était le cas, pourquoi soudainement s’y intéresser ? » La volonté manifeste de la filiale américaine de Random House ne peut qu’aviver la curiosité. « Les livres qu’ils nous ont demandés parlent de la Corée du Nord, l’Afghanistan, la Syrie, l’Irak et bien évidemment de la Russie. »

 

Un jour, un livre sur l'univers de Gérard de Villiers
 

« Il faut, pour entrer dans la SARL, l’agrément de l’associé majoritaire, donc le mien. J’ignore ce qu’ils tentent d’obtenir, mai c’est peine perdue : les enfants de mon mari son simplement détenteurs de parts sociales et sont donc minoritaire non associés. »

 

À ce titre, assure Christine de Villiers, les statuts sont clairs : « Nous avions créé la société en partageant ses parts : ce qui rend les enfants furieux, c’est que de facto, ma fille héritera plus qu’eux, du fait du contrat de mariage et des statuts de l’entreprise. » 

 

Quid du droit moral que revendique alors la fille, Marion Bedjaoui ? « C’est moi qui l’exerce, de même que le droit patrimonial, depuis la mort de mon mari, en m’assurant que l’œuvre est correctement exploitée et que l’on ne fait pas n’importe quoi. Ainsi, les œuvres audiovisuelles ou des produits dérivés ne peuvent exister que sous mon strict contrôle. »
 

“Continuer la série SAS serait inimaginable. Gérard de Villiers ne l’a jamais voulu.”


Cette « guerre de succession » serait « orchestrée par les avocats », ajoute-t-elle : « Les deux enfants de mon mari ne savaient rien de leur père. Ils ne se voyaient plus depuis une trentaine d’années. » Quant à l’assignation reçue le 25 août, qui remettrait tout en question, elle reposerait sur la base de documents que l’on croyait disparus...
 

« On demande une réexpertise de l'entreprise, en regard de son chiffre d’affaires, mais je suis bien la seule à avoir valorisé la société en exploitant le fonds », note Christine de Villiers. Dans le cadre de la succession, les experts en avaient estimé la valeur au moment du décès, et non quatre ans plus tard. La demander pourrait tout de même être acceptée par le tribunal.

 

« Je ne suis pas prête encore, mais j’écrirai un jour ce livre sur la réalité du travail de Gérard : les secrets de son écriture et de leur contexte. Les médias l’ont dénigré, non pas en réalité parce qu’il faisait de la littérature de genre – ou de gare ! –, mais parce qu’il se moquait de tout, éperdument. » Et peut-être s’y glisseront également des révélations qui pourraient mettre mal à l’aise...

Nous attendons des précisions de la part des avocats de la partie adverse.