Saviano accusé de plagiat, donne une leçon "entre journalisme et fiction"

Nicolas Gary - 29.09.2015

Edition - International - Roberto Saviano - plagiat Italie


Pour la seconde fois de sa carrière, voici que Roberto Saviano fait face à une accusation de plagiat. Après Gomorra, écrit entre 2004 et 2005, qui contenait 0,6 % de textes plagiés selon la Cour de cassation, voici ZeroZeroZero. On passe de la mafia napolitaine aux multiples voyages de la cocaïne – la criminalité sous d’autres formes. Et encore une fois, c’est un journaliste qui lève le lièvre.

 

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marco monetti, CC BY ND 2.0

 

 

Journaliste d’investigation, Saviano, ou éponge sans trop de scrupules ? Entre la surveillance 24 h/24, assurée par la police pour le protéger de la Camorra et les accusations de plagiat récurrentes, Saviano est verni. Cette fois, le magazine Daily Beast semble avoir le scoop. Plusieurs sources seraient ouvertement mises à jour dans le livre de Saviano : pêle-mêle, le Financial Times, Wikipédia, le Los Angeles Times ou encore d’autres médias latino-américains. 

 

L’auteur de l’article insiste lourdement, sur ce « livre étonnamment malhonnête », qui n’aurait fait que « piller des journalistes moins connus : il inclut des entretiens avec des sources qui peuvent ne pas exister et contient de nombreux cas de plagiat, sans aucune ambiguïté ». C’est que la liste des emprunts devient longue : Der Spiegel, le Saint Petersburg Times et d’autres s’y ajoutent, et le journaliste argumente farouchement, mettant dos à dos, le texte de Saviano et les sources qu’il aurait identifiées. 

 

Un exercice de massacre dans les règles, qui ne manque pas de troubler – mais s’appuie avant tout sur la traduction anglaise du livre, et non sur le texte italien d’origine. Il est vrai que les chiffres qui se ressemblent trop laissent planer des doutes, et d’autres détails, au fil d’un long article, mettent mal à l’aise – tant il semble que l’on a devant les yeux, un simple exercice de réécriture. 

 

Alors évidemment, Saviano riposte, et évidemment, dans La Répubblica. Pédagogique, il reprend : « Laissez-moi vous expliquer ma méthode, entre le journalisme et la fiction. » Et voici qu’il se place sans le citer dans la perspective de Truman Capote, pour remettre les pendules à l’heure.

 

Trop parfaits pour être vrais ? Exactement !

 

Il souligne notamment être en relation avec des journalistes d’Amérique du Sud, entre autres, et qu’ils s’envoient mutuellement des informations. Si ces dernières se retrouvent dans les articles des uns ou les livres des autres, rien de bien étonnant : cela s’appelle un partage de données. Et puisque son contradicteur se plaît à verser dans les arguments ad hominem (que nous n’avons pas repris), Saviano contrecarre : l’Italie a toujours bon dos, dès lors qu’il s’agit de scandales. La presse internationale sait habilement faire monter les faits, parce que criminalité et Italie sont un mariage commode.

 

Il revient également, et longuement, sur le premier cas de plagiat, pour rappeler quelques éléments factuels – notamment qu’il fut condamné pour avoir mentionné « un journal local » et on le Corriere di Caserta, dans son livre. Et de ne pas avoir mis tout l’article évoqué entre guillemets. 

 

Mais surtout, il pose les bases d’un genre littéraire qu’il revendique comme « les faits divers [dont] la finalité est la littérature ». Stendhal n’aurait pas mieux dit, Flaubert et bien d’autres non plus. « Le lecteur parcourt un roman dans lequel tout sur son passage est arrivé. On l’appelle roman de non-fiction, et c’est, je crois, le seul moyen véritablement efficace pour attirer l’attention d’un public plus large, généralement pas très intéressé, sur des questions difficiles à comprendre. »

 

Autrement dit, tout une méthode d’écriture, où des personnages ayant existé sont fondus dans un seul, fictif, mais incarnant plusieurs êtres réels. Ou à l’inverse, un personnage construit à partir de sources anonymes, de témoignages et de sources dont on ne dévoile aucun signe. Et quand on l’accuse de faire des personnages, qui « sont trop parfaits pour être vrais », Saviano jubile : « Mais c’est exactement ce que je répète depuis des années : la réalité est bien plus incroyable que la fiction. » 

 

Il n’oublie dans son plaidoyer qu’une seule chose : quand on veut abattre son chien, on affirme qu’il a la rage. Ah, non, il y pense : « Lorsque vous voulez dire qu’une histoire est fausse, on assure qu’elle a été plagiée. Mais mon travail est précisément cela : raconter ce qui est arrivé, dans mon style, avec mon interprétation. »

 

Francesca Borri, auteure de non-fiction, s’est lancée dans un plaidoyer de défense de son camarade écrivain. Pour elle, cette attaque est dirigée contre Saviano, mais avec le projet nuisible de toucher tous les livres de non-fiction. Alors quoi : pour tous les prochains livres ajouter deux pages de bibliographie, pour se prémunir contre toute tentative d’un joyeux plaisantin ? Affaire à suivre.

 

CON ROBERTO SAVIANODi istinto, è ovvio, viene da dirgli: la prossima volta, per favore, aggiungi questa bibliografia....

Posted by Francesca Borri on samedi 26 septembre 2015

 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : sociologie faits...
Total pages : 464
Traducteur : vincent raynaud
ISBN : 9782070140497

Extra pure. Voyage dans l'économie de la cocaïne

de Roberto Saviano

"Se plonger dans les histoires de drogue est l'unique point de vue qui m'ait permis de comprendre vraiment les choses. Observer les faiblesses humaines, la physiologie du pouvoir, la fragilité des relations, l'inconsistance des liens, la force colossale de l'argent et de la férocité. L'impuissance absolue de tous les enseignements mettant en valeur la beauté et la justice, ceux dont je me suis nourri. Je me suis aperçu que la coke était l'axe autour duquel tout tournait. La blessure avait un seul nom. Cocaïne. La carte du monde était certes dessinée par le pétrole, le noir, celui dont nous sommes habitués à parler, mais aussi par le pétrole blanc, comme l'appellent les parrains nigérians. La carte du monde est tracée par le carburant, celui des mœurs et des corps. Le pétrole est le carburant des moteurs, la coke celui des corps. " Après Gomorra, Roberto Saviano poursuit son travail d'enquête et de réflexion sur le crime organisé. Mais, cette fois, il sort du cadre italien pour penser à l'échelle mondiale. D'où le crime tire-t-il sa force? Comment l'économie mondiale a-t-elle surmonté la crise financière de 2008? Une seule et même réponse: grâce à l'argent de la cocaïne, le pétrole blanc. Pour le comprendre, Extra pure nous convie à un voyage du Mexique à la Russie, de la Colombie au Nigeria, en passant par les États-Unis, l'Espagne, la France et, bien sûr, l'Italie de la 'ndrangheta calabraise. Au fil de cette exploration, l'auteur raconte avec une puissance épique inégalée ce que sont les clans criminels partout dans le monde. Et il va plus loin encore, car c'est tout le fonctionnement de l'économie qu'il démonte impitoyablement. Extra pure n'est ni une enquête ni un essai, ni un roman ni un récit autobiographique, mais tout cela à la fois et bien plus encore. Pour Roberto Saviano, c'est aussi l'occasion de s'ouvrir, de se confier, d'évoquer avec gravité et sincérité le danger et la solitude, le désir de mener une vie comme celle des autres et la détermination à poursuivre son combat. Prix LiRE: Meilleure enquête 2014

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