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Schizophrénie légère de Suisse, ou la “claustrophobie alpine”

Auteur invité - 17.04.2020

Edition - International - schizophrénie légère - claustrophobie alpine Suisse - semi confinement Suisse


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES – Le camion surgit à cinq heures. Et c’est un événement. Le moteur ronflant, le coup de frein sifflant, les caissons malmenés comme des tambours, les cris des hommes, les marteaux sourds et les éclats cristallins, ce tintamarre-là dans la ville en sommeil est une fête.

Il m’agaçait, aujourd’hui je l’attends, intéressé. Il dit mieux le temps qui passe que toute horloge, sans doute parce qu’il s’impose furieusement avec une régularité désarmante et rassurante, parce qu’il résiste comme un reste de vie. Le camion furieux, le camion poubelle, c’est un appel au récit. Les bonnes histoires, les vraies, se passent à l’extérieur. 
 
par André Crettenand

Patriotic Mountains
Pranavian, CC BY 2.0
 
 

 

Nicolas Bouvier le voyageur m’inspire dans ce moment empêché. Il affirme que dans le voyage, il y a des dièses et des bémols. Je me demande si on ne peut pas appliquer ce bon usage de la musique au confinement. Les dièses seraient ces moments augmentés propices au retour sur soi, à la réflexion intense, à la solidarité, au don de soi. Les bémols seraient ces instants de désarroi devant l’effondrement brutal des habitudes et des repères, l’absence des proches, l’angoisse de la maladie.

La Suisse qui a choisi le semi-confinement s’en tient volontairement à la note pure. Qu’elle ne soit ni trop haute, ni trop basse, ni trop douce, ni trop aiguë. Elle cultive à bon escient l’aurea mediocritas chère à Horace et célébrée par Denis de Rougemont. Que je me refuse à traduire ici par la peu flatteuse médiocrité, mais bien par la mesure en toutes choses.


Entre le monde d’hier, ou qui nous apparaîtra bientôt comme tel, et le monde d’après, rêvé, promis à toutes les révolutions économiques, sociales et spirituelles, il y a ce sas de décompression qui nous condamne à la patience, à la philosophie, à l’intelligence peut-être.
 

On pourrait croire que le Suisse, casanier par nature, heureux dans ses Alpes, confiné dans ses montagnes, soucieux de ses limites, c’est-à-dire de ses frontières, se plie plus volontiers que quiconque au confinement. L’inclination au cocooning n’est pas complètement fausse, mais elle est ambiguë. Le Suisse apprécie son cocon, et en même temps il aspire à s’échapper de la prison de Dürrenmatt.


[Ndlr, Friedrich Dürrenmatt, satiriste, poète et homme politique suisse allemand, qui avait comparé la Suisse à une prison, volontairement choisie, lors de la remise du prix Gottlieb Duttweiler. Un pays où les citoyens se font prisonniers volontairement pour faire la preuve de sa liberté en devenant son propre gardien. Un scandale à l’époque !]

Cette schizophrénie même légère, cette affection, Nicolas Bouvier l’écrivain nomade la nommait la « claustrophobie alpine ». Celle qui a jeté sur les routes du monde Ella Maillard, Jean Tinguely, Alberto Giacometti, Blaise Cendras, Charlers-Albert Cingria, Jean-Jacques Rousseau, le général Sutter, Thomas Platter, Alexandre Yersin, Paracelse, les mercenaires et tant d’autres, moins connus, inconnus. À l’envie de bourlinguer s’ajoute aussi souvent l’ambition de triompher au loin ou le désir de se révéler. 

 

Paracelse justement, ce médecin humaniste du XVIe siècle, savant génial et iconoclaste que Bouvier évoque dans une conférence au Club 44 de la Chaux-de-Fonds en 1992 et que l’on écoute aujourd’hui avec bonheur. Paracelse, né à Einsiedeln, près de l’abbaye du même nom, devenu le célèbre doctor helveticus et qui dut fuir l’Université de Bâle comme un paria pour avoir raillé et conspué ses collègues professeurs de médecine.

Il prônait des onguents qui n’étaient pas encore de bon aloi et professait en suisse-allemand plutôt qu’en latin. Le choix de la langue profane était déjà une provocation en soi. Mais il répondait à l’urgence et avait à cœur d’être compris de tous. L’expérience plutôt que la doctrine, la pratique plutôt que l’auctoritas. On a besoin de Paracelse aujourd’hui. Didier Raoult l’iconoclaste en est un.
 

À peine arrivé, le camion a déjà disparu comme s’il avait hâte de s’enfuir et qu’il avait conscience que le raffut donne trop fort, qu’il est trop singulier dans ce Nouveau Monde, qu’il dérange. « Ce qui ne se passe pas en pleine rue est faux, dérivé, c’est-à-dire littérature », dit Henry Miller. Ma fenêtre donne sur une impasse et non sur cour, pas de meurtre à portée de jumelles, rien que du banal.

 

 

André Crettenand est né le 23 mars 1958 à Sion, en Suisse. Après avoir obtenu une licence en lettres à l’Université de Genève, en 1983, il est devenu assistant de cette école. A ce titre, il a été chargé de cours de littérature française à l’Université de Lublin, en Pologne.
 

C’est en 1984, à la rédaction du « Journal de Genève », qu’il a fait ses débuts dans le journalisme. De 1989 à 1995, il est devenu correspondant parlementaire à Berne pour le magazine « L’Hebdo », où il a également occupé les fonctions d’éditorialiste et de responsable de la rubrique politique.


En janvier 1995, André Crettenand est devenu correspondant parlementaire à Berne pour la Télévision Suisse Romande (aujourd’hui RTS). Nommé à la tête de la rubrique nationale du Journal télévisé, en mai 1996, il accède ensuite au début 2000 au poste de rédacteur en chef adjoint de l’Actualité.


Nommé Chef du Département de l’Actualité de la TSR le 1er septembre 2001, puis directeur de l’information de TV5Monde le 17 juillet 2008, il exercera ces fonctions à Paris de 2008 à 2019. Il a été aussi été chroniqueur régulier dans la matinale de Public Sénat.


Il est aujourd’hui en charge des relations internationales de la RTS et responsable du projet de pôle media sur la Genève internationale dont la création a été annoncée en décembre 2019. Il est l’auteur de La Suisse, l’invention d’une nation, aux éditions Nevicata, 2016. Marié, il est aussi père de deux enfants.

 



Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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