Sciences humaines : en finir avec 'le syndrome Cabrel'

Clément Solym - 22.03.2011

Edition - Société - sciences - humaines - prescrire


La question des sciences humaines dans l'édition est délicate. Déjà, sous l'expression « Sciences humaines » se cachent foule de disciplines diverses et hétérogènes:. Philosophie, sociologie, psychologie, anthropologie, économie, socio-politique, écologie...

Et à l'intérieur même de ses domaines d'études qui touchent l'humain et la science (pas la science naturelle, mais celle relative à l'humain) se retrouve un foisonnement de productions écrites: manuels, ouvrages de synthèse, d’érudition, monographies, éditions critiques, actes de colloques, essais...

Comment l'édition promeut-elle le travail effectué sur le sujet ? Quels ouvrages sélectionner et pour quels public ? Des manuels érudits de chercheurs jusqu'aux livres de vulgarisation, comment l'édition se place t'elle au royaume des sciences humaines ? Alors Docteur, comment prescrire ?


La conférence rassemble un petit public d'initiés. Paul Garapon, le
directeur éditorial de PUF commence par faire la distinction entre les ouvrages de connaissances et les essais. Dans « décrypter » il tire deux verbes: savoir et prévoir. Connaître les tendances, les intérêts afin de pouvoir installer des titres. L'exemple de Henri Bergson qui est revenu à la mode, dépoussiéré et remis en rayon. Il y certes l'engouement de la masse, mais il reconnaît que c'est aussi un véritable auteur et que ce n'est pas le hasard qui le fait marcher aujourd'hui.

Maillons et diversifications

L'édition comporte une grande chaîne de supports qui compose la transmission: il y a certes l'auteur, mais aussi l'éditeur, le journaliste et le libraire, tous sont acteurs de la communication autour d'un écrit et participe à la prescription.

Quentin Schoëvaërt-Brosseault tient une librairie (Atout Livre dans le 12ème arrondissement) et affirme que les ouvrages de champs variés (toujours dans les Sciences Humaines, n'est-ce pas) sont de plus en plus produits et de plus en plus larges. C'est parce que le public est lui-même varié. Il prend pour exemple Bergson et Deleuze, c'est l'université qui, en les donnant à étudier fait marcher le marché (si j'ose). A côté des livres d'entretiens comme ceux de Luc Ferry ou Elisabeth de Fontenay trônent des œuvres comme La vie sexuelle expliquée à ma fille (JD Vincent, Seuil, bientôt en rupture de stock, vite !).

Inutile d'en citer d'autres, on a tous en tête la première de couverture. Ce genre de livre ne s'adresse pas à un lectorat de sciences humaines.

Vulgarisons

Quentin Schoëvaërt-Brosseault soutient la réussite de La Republique des Idées ( www.repid.com) qui publie des essais de cent pages traitant d'une question d'actualité et de débat rédigée par un spécialiste initié.

Spleen du style

La qualité stylistique est jugée moins bonne qu'avant. La plume serait-elle trop universitaire? C'est ce qu'en dit Philipe Petit. Marie-Genevieve Vandesande se dit encore trop jeune pour pouvoir répondre (on rigole derrière). La directrice des Presses de Sciences Po affirme après sa boutade qu'elle trouve des manuscrits parfaits écrits par de très jeunes auteurs et qu'elle doit souvent retravailler les travaux des confirmés. Philippe Petit (qui modère le débat et écrit dans Marianne) a préferé lire Le small bang des nanotechnologies plutôt que Il était sept fois la révolution (Albert Einstein et les autres...). Le premier étant « mal écrit » alors que le livre hommage donnait une lecture plus agréable.

Alors que Jean-Louis Fabianni débarque...

Un débat peut-être intellectuel et animé, le cinquième siège trouve enfin un occupant. L'auteur spécialiste des pratiques de culture et d'écriture aux éditions l'EHESS déclare que « nous sommes enterrés sous les manuscrits et les livres ». Il souligne ensuite qu'avant, une sorte de pacte était scellé entre lecteur et auteur et que la difficulté de lecture était integrée. Il était alors plus commun de lire Deleuze ou Derrida. La France pourtant est un pays intellectuel. On en parle.

Les intellos à la dérive

Philippe Petit évoque cette vague en 1988 de La philosophie en Charentaise, des traités de petites vertus envahissent les rayons et chassent les sciences humaines pour mieux étaler la philosophie du Bien-être. Il existe bien une frontière entre littérature et sciences humaines. Philippe Petit a conscience du pessimisme présent sur le plateau et tente d'effacer ce « syndrome Cabrel » (une invention à lui, pour parler de nostalgie...) et se disant que tout ce qui est bien finit par se faire connaître.

Marie Genevieve Vandesande sourit. C'est l'alchimie entre l'auteur et l'éditeur qui permettera des recherches adaptées. Le libraire ici présent, Quentin Schoëvaërt-Brosseault achève la discussion avec le récit d'une rencontre qu'il a organisé entre un auteur (peu connu et pas cité) et le public (érudit ou pas) dans sa librairie. Les gens, gourmands sont venus et ont été contents de rencontrer un spécialiste de cette étoffe. Le dispositif permet la familiarité et ancre les Sciences Humaines dans la réalité.

Pour les curieux ou habitués, le Salon des Sciences Humaines et Sociales est malheureusement passé, mais allez donc fouiner dans vos librairies, à côté des mille et uns écrits sur le bonheur, vous trouverez le votre...