Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Sentiments inavouables, esclavage et péchés capitaux : la rentrée Albin Michel

Béatrice Courau - 30.08.2017

Edition - Les maisons - rentrée littéraire romans - rentrée littéraire Albin Michel - livres lectures rentrée


C’est à la Maison de l’Amérique latine que les éditions Albin Michel nous accueillaient pour l’un des derniers rendez-vous de présentation de la rentrée littéraire, nous proposant 12 romans français et 3 étrangers, défendus par libraires, auteurs et éditeurs. 




 

Incontournable me direz-vous. Évidemment. Et à juste titre. Années 70. Marie, 19 ans, est très belle. Elle le sait. Mais elle ne peut éprouver de plaisir que lorsqu’elle est jalousée. Elle se prépare son propre enfer. 
 

En mettant en scène une mère jalouse de son enfant, Amélie Nothomb signe avec son 25e roman, Frappe-toi le cœur, d’une écriture sèche, elliptique et dépouillée de tout artifice, une fable corrosive et déchirante sur l’envie qui gangrène à jamais le lien mère-fille. 


 
 

Bakhita  fut enlevée à sept ans au Darfour, vendue cinq fois jusqu’à ses 16 ans, rachetée par un diplomate qui l’amènera en Italie ; elle entrera dans les ordres, traversera deux guerres, et consacrera sa vie aux enfants. Bien plus tard, elle sera canonisée. Elle aura vaincu tout ce qui pouvait l’anéantir. 

De sa négritude qu’elle portera toute sa vie comme une douleur, désignée autre, à jamais exilée et déportée d’elle-même, avec cette bonté et cette force inaltérables qui demeureront en elle jusqu’au bout, portée par les souvenirs d’enfance avant qu’elle ne fut détruite, Véronique Olmi signe un bouleversant et inouï roman sur l’esclavage.


 

C’est l’histoire d’un mec, peut-être Joann Sfar, qui ne trouve pas mieux que d’adopter un chien dont l’unique objectif est de tuer des chats, et qui tombe amoureux de la très jolie Lili, suggérée par les algorithmes de Facebook et jamais rencontrée. Tout cela finira au poste, évidemment…
 

Imprégné de la vraie souffrance des solitudes contemporaines, faussement débridé et désespérément foutraque, Vous connaissez peut-être interroge au-delà de la farce les ressorts de l’écriture romanesque : comment raconter une histoire quand on est abreuvé de fiction, jusqu’où s’investir dans une pulsion ? 

 

  
 

Dans La vengeance du pardon d’Eric-Emmanuel Schmitt, on croise une mère, qui visite le serial killer qui a assassiné sa fille, et tente de l’amener vers un territoire empreint de plus d’humanité. On y rencontre deux sœurs jumelles, dont l’une vivra dans la rancœur et la frustration de ne pouvoir aimer son aînée. On assiste à la rencontre pleine de grâce entre Daphné, 8 ans, et un aviateur de 92 ans, qui a la faveur de la lecture qu’il lui fera du Petit Prince, prendra conscience d’un crime qu’il a commis sans s’en rendre compte.
 

Les quatre nouvelles de ce recueil explorent les ambiguïtés fondamentales du pardon : entre la satisfaction malsaine d’être celui qui pardonne, la difficulté d’être pardonné par plus grand que soi, un nouveau texte qui plonge dans de violents et inavouables sentiments.

 

Zal est slackeur, funambule sur une sangle élastique, et ne veut vivre que du présent. Il croise sur sa route Andras, hongrois bourru qui ne vit plus qu’avec le poids du passé. Par hasard ou par nécessité, ces deux personnages cabossés, blessés par la vie, portant en eux des destins qui les dépassent, vont s’apprivoiser et se reconnaître, et partir pour Budapest où se tient un festival. L’occasion pour eux d’un voyage initiatique aux sources de leur histoire, dans cette Europe centrale hantée par la grande Histoire.
 

Avec La nuit des enfants qui dansent Franck Pavloff pose à nouveau cette cruciale question : pourquoi la jeunesse parvient-elle toujours à reconstruire sur les décombres du passé ? D’une écriture aussi légère que Zal sur son fil, Franck Pavloff insuffle vie à des enfants qui parviennent à redanser sur l’histoire et les matins bruns.

    
 


Pour échapper à un mariage forcé dans son village des Balkans, Manushe devient une vierge jurée, renonçant à sa condition de femme. Elle s’habille, fume, boit, conduit, prend des décisions au sein du clan comme un homme respecté. L’arrivée de l’énigmatique et fascinant Adrian  la bouleverse, et réveille en elle sens et féminité. Jusqu’à la découverte du secret. 
 

Peu à peu, paysages et personnages se dessinent, et font basculer le roman de l’autre côté du miroir. Âpre, mystérieux, éminemment poétique, Le courage qu’il faut aux rivières est un premier roman au paysage duquel les brumes se dissipent peu à peu, au fur et à mesure que les personnages inventent leur propre destin.


 

Couronné entre autres du Pulitzer et du National Book Award (seuls 6 écrivains ont reçu ce double honneur, le premier étant Faulkner…), l’Underground Railroad de Colson Whitehead est sans conteste l’un des romans événements de cette rentrée étrangère. 
 

Cora a 16 ans, esclave sur une plantation de coton en Georgie, et va entreprendre une véritable odyssée pour échapper à sa condition et rejoindre un Nord plus pacifique, via l’Underground Railroad, image transfigurée sous la plume virtuose de l’auteur d’un réseau clandestin qui faisait alors passer les esclaves. 

Comment imaginer aujourd’hui le courage et la force qu’il fallait alors pour s’échapper d’une société de damnés, désespérée et violente ? Un immense roman politique, ultra-contemporain, sur les fondements et les racines du racisme qui déchirent la société américaine, qui, tel un voyage de Gulliver, de péripéties en lieux, permet à l’auteur d’écrire sur l’esclavage aujourd’hui en travaillant sur les réalités émotionnelles et psychologiques de personnages devenus emblématiques. Immense.


  
 

 

Il n’y a plus de réserve d’eau potable à l’Ouest. L’argent n’a plus cours, et Ray et Luz, laissés pour compte et marginaux, occupent la maison abandonnée d’une starlette à LA. Le désert et Les sables de l’Amargosa avancent inexorablement. Poussés par l’espoir de rejoindre une communauté au-delà de la dune, ils enlèvent une toute jeune enfant, Ig, et partent sur la route.
 

Dérangeant, audacieux, poétique, tour à tour prosaïque ou d’un lyrisme cinématographique abouti, Claire Vaye Watkins signe un roman sur le dérisoire, les vains artifices face aux catastrophes, les manipulations de masse, portée par une audacieuse et créative écriture.

 

 

Et aussi : 

 

Cox ou la course du temps de Christoph Ransmayr : Dans la chine du XVIIIe siècle, l’Empreur demande au plus grand horloger du monde de lui créer une horloge qui scanderait les temps intérieurs de l’enfance, de l’amour, du deuil… Beauté et cruauté, une poésie d’un lyrisme dense tenu par le réel, par l’un des plus grands auteurs de langue allemande.

 

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles de Jean Michel Guenassia : une éducation sentimentale d’aujourd’hui, avec des personnages un peu déglingués, tendres et drôles. Paul a 17 ans, est androgyne et a deux mamans. Des personnages imprudents qui prennent des risques, cèdent à leurs impulsions, et font de la transgression douce le chemin pour définir leur normalité particulière.

 

Le songe du photographe de Patricia Reznikov : Joseph a 15 ans en 1977. Parents absents, frère suicidaire, il va trouver refuge au sein d’une communauté d’exilés, qui vont lui raconter l’Histoire du XXe siècle, renaissant ainsi à eux-mêmes. Terreur, chaos et douce mélancolie.

 

Un dissident de François régis de Guenyveau : interrogeant la place de l’homme, de la science et de la religion dans la société, ce premier roman exigeant et surprenant met en scène Christian, jeune prodige scientifique, qui part de sa province étouffante pour rejoindre un laboratoire de recherche génétique aux États-Unis. Quel sera l’homme de demain ?

 

La tour abolie de Gérard Mordillat : Tour Magister, 38 étages au cœur de la Défense. Des hauteurs des dirigeants dont le langage théologico économique est devenu tristement banal jusqu’aux bas-fonds du 7e sous sol où vivent des êtres sans soleil, une violence spectaculaire et foisonnante.

 

La gloire des maudits – Nicolas d’Estienne d’Orves : exploration des mensonges d’après-guerre, dans un Paris qui porte les dernières traces d’Eugène Sue, la biographie qu’entreprend Gabrielle sur Sidonie Porel, figure emblématique du milieu littéraire donnera lieu à la découverte des mensonges sur lesquels les enfants bâtissent leur vie. 

 

Sangliers d’Aurélien Delsaux : dans une France déclassée et âpre, où seuls la chasse et le bistrot du coin donnent encore lieu à des retrouvailles, un roman sociétal et politique sur la brutalité et la montée du péril actuel.  

 

 

 Amélie NothombFrappe-toi le cœurEditions Albin Michel – 9782226399168 – 16.90 €

Véronique Olmi – Bakhita – Albin Michel – 9782226393227 – 22.90 €

Joann Sfar – Vous connaissez peut-être – Albin Michel – 9782226399106 – 18.50 €

Eric-Emmanuel Schmitt – La vengeance du pardon – Albin Michel – 9782226399199 – 21.50 €

Franck Pavloff – La nuit des enfants qui dansent – Albin Michel – 9782226399038 – 19.50 €

Emmanuelle Favier — Le courage qu’il faut aux rivières — Albin Michel – 9782226400192 – 17 €

Colson Whitehead – Underground Railroad – Trad. Serge Chauvin — Editions Albin Michel – 9782226393197 – 22,90 €

Claire Vaye Watkins — Les sables de l’Amargosa – Trad. Sarah Gurcel – Albin Michel – 9782226328588 — 23,50 €



 

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