"Sérialiser" des livres : un concept pour relancer la lecture ?

Orianne Vialo - 28.07.2016

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Comme certains dévorent des pavés sans les compter, d’autres préfèrent regarder des séries télévisées jusqu’à plus soif. Curieux de voir s’il était possible de convertir les très grands amateurs de séries télévisées à un fort débit de lecture, certains éditeurs ont décidé d’éditer des publications à un rythme effréné, reprenant ainsi le rythme de sortie des séries télévisées, pour encourager le « binge reading » — formulation détournée du « binge watching » qui consiste à visionner des séries télévisées en rafale. 

 

Domaine public

 

 

Farrar, Straus and Giroux (FSG), une maison d’édition américaine s’est lancée sur ce modèle en 2014 avec la publication de la trilogie Southern Reach de Jeff VanderMeer en seulement un an. Le premier tome, Annihilation, est sorti en février 2014, le second, Authority, en mai de la même année, et Acceptance en septembre 2014. Dans le même style, l'auteur indépendant Hugh Howey est devenu le spécialiste du texte en série. Pour lui, la sérialisation n’a plus de secrets. 

 

Sean McDonald, éditeur chez FSG, a expliqué dans une émission de radio de NPR — le principal réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des États-Unis — qu’à cette époque, les shows diffusés à la télévision étaient de plus en plus considérés comme une forme d’art. « On parlait beaucoup de ce sens du storytelling épisodique. Nous avons pensé qu’il s’agissait pour nous d’une opportunité de nous engager sur ce terrain, afin de jouer un rôle sérieux dans ce procédé. » Ils ont d’ailleurs renouvelé l’expérience cette année avec la publication en 4 tomes de la série The Tale Of Shikanoko, tout cela en moins de six mois. 

 

« Sérialiser » au maximum les ouvrages pour correspondre aux envies de lecture actuelles 

 

Certains, à l’image de Julian Yap et Molly Barton, ont décidé d’exploiter ce concept au maximum. Ces deux entrepreneurs ont lancé leur société Serial Box, qui fonctionne réellement comme une chaîne de distribution des séries, façon HBO. Ils trouvaient cela regrettable que « la façon dont les éditeurs et les auteurs proposaient les ouvrages aux lecteurs » n’était pas forcément adapté aux habitudes de consommation actuelles. 

 

Julian Yap, fondateur de Serial Box, explique que les gens ont de plus en plus de mal à lire un livre entier, en raison d'un manque de temps ou à cause d'un désintéressement face à la lecture. « Nous voulions produire la fiction qui corresponde au quotidien des gens. Et nous avons fait le choix de publier de courts épisodes qu'ils peuvent lire lors de leurs trajets journaliers, mais avant tout "sérialiser" ces histoires, afin que de raconter une histoire plus longue. »

 

C’est pourquoi l’organisme s’est calqué sur un mode de publication ressemblant en tout point à la sortie d’épisodes télévisés sur petits écrans. Contrairement à l’éditeur FSG, Serial Box ne rapproche pas la publication de plusieurs tomes d’une série, mais publie ce qu’elle appelle des épisodes de 40 minutes chacun, à l’occasion d’une saison — dont chacune est écrite par une équipe d’auteurs — de 10 à 16 semaines. L'application Serial Reader propose elle aussi les mêmes services, mais cette fois-ci avec des épisodes de 20 minutes chacun. 

 

« Faciles à se procurer, les épisodes peuvent se lire indépendamment les uns des autres, mais construisent, au fur et à mesure, une histoire globale. Chacun d’entre eux est disponible au format ebook et audio, et se lit en une quarantaine de minutes » est-il précisé sur le site de Serial Box. 

 

Un concept qui ne fait pas l'unanimité 

 

Cependant, pas tout le monde ne partage cet avis. Jane Friedman, une universitaire de l'université de Virginie, également invitée à l'émission radio de NPR estime que les gens ne lisent pas comme ils regardent des séries télévisées. Selon elle, « nous avons toujours un appareil mobile avec nous. Et nous lisons par courtes rafales de cinq à dix minutes, lorsque nous faisons la queue par exemple. Des lectures sous format de série sont donc vraiment idéales pour ce type d'une situation de lecture. Mais c'est une dynamique très différente du binge watching. »

 

Difficile de pratiquer le binge reading lorsqu'une série de roman n'est pas encore terminée, et qu'il faut attendre la publication du prochain. Fractionner les parties d'un roman comme le fait Serial Box, n'est en soi pas une réelle innovation, si l'on considère que l'on peut s'astreindre soi-même au concept, en choisissant de ne lire qu'un chapitre à la fois, pour, par exemple, préserver le suspense et prolonger le plaisir de la lecture. 

 

Même son de cloche pour les ouvrages à publication plus rapprochée. Si l'on est happé par l'intrigue — les gros lecteurs se reconnaîtront —, il est parfois difficile d'interrompre sa lecture. Si bien qu'en quelques jours à peine, et quelques heures pour les plus aguerris, l'ouvrage est déjà terminé, et l'on se retrouve à attendre, une fois de plus, la sortie du prochain tome.