Service d'abonnement : la fin de Grooveshark et les revenus des auteurs

Clément Solym - 05.05.2015

Edition - Economie - économie livre - édition papier - vente bibliothèques


En France, la levée de boucliers des ténors de l'industrie du livre était unanime : l'abonnement pour lire en illimité, personne ne voulait en entendre parler. C'est principalement chez les auteurs que les inquiétudes étaient les plus vives. Difficile de croire à un outil dont les revenus semblent infimes, quand bien même les offres paraîtraient vertueuses. Et puis, Kindle Unlimited, nom de nom !

 

 

lecture abonnement livres numériques offre illimitée

erin m CC BY NC 2.0

 

 

Outre-Altantique, les réserves exprimées par Penguin Random House ressemblent très fortement à celles exprimées par le PDG du groupe Hachette Livre en France, Arnaud Nourry. Or, cette compréhensible retenue ne freinerait pas l'ascension du service Kindle Unlimited, qui a manifestement englouti la part du lion.

 

Une enquête de la Writer's Digest Authors indique de son côté que les auteurs se sentent plutôt à l'aise avec cet outil, quand ils sont strictement distribués en numérique. Interrogeant les auteurs traditionnels et les autopubliés, l'étude montre cependant une certaine disparité – évidente ?

 

Les indépendants sont ainsi deux fois plus susceptibles d'être mis à disposition sur les services d'abonnement, que les auteurs traditionnels, 40 % contre 20,6 %. Mais ces derniers hésitent : ils sont 32,8 % à estimer être moins équitablement rémunérés sur ces plateformes. Sauf que les indépendants sont 1,5 % à le croire. D'autant plus étrange que les outils déployés par Kindle Unlimited assurent un traitement financier immédiat ? 

 

Pas certain : le modèle Amazon implique des exclusivités, et, surtout, le modèle de rémunération est identique pour chaque livre, quel que soit sa longueur ou le nombre de lectures. Entre novembre et décembre 2014, les auteurs ont perçu entre 1,40 $ et 1,43 $ de KU, contre 1,86 $ en juillet de la même année. En mars 2015, le taux est descendu à 1,34 $, un quasi record depuis le lancement. 

 

La question d'une offre illimitée réside aussi dans la portée qu'elle peut avoir vis-à-vis des ventes : 25,1 % des indés estiment que l'abonnement leur a apporté de nouvelles ventes, contre 15,3 % des tradis. En somme, difficile de convaincre sur ce point ? Eh bien, 15,3 % des tradis, et 13,7 % des indés considèrent que ces services nuisent à leurs ventes...

 

Ce qui est intéressant vient ensuite : les auteurs percevant entre 15 et 19.999 $ sont ceux qui majoritairement voient l'abonnement comme un préjudice. Il s'agit pourtant là d'un revenu largement supérieur au salaire annuel médian d'un auteur en exercice. (via Digital Book World)

 

 

 

Petit exercice pratique : 0+0 = ? 

 

Qu'en conclure ? Difficile de trancher : il est certain que pour les auteurs avec une certaine renommée, et donc des ventes régulières, l'abonnement représenterait une perte envisageable. Pour les indépendants, l'outil peut servir d'offre d'appel, pour développer une notoriété, mais là encore, c'est discutable.

 

Considérons une seconde le modèle de la bibliothèque en France. Un auteur est contraint, par la loi, de rendre son livre papier disponible dans les établissements de prêt, et percevra une rémunération, issue de la vente que le libraire effectue auprès dudit établissement. Des revenus minimes, certes, dont les auteurs ont dû, par la force des choses, s'accommoder.

 

Pour les livres numériques, aucune obligation contractuelle, aussi chacun est-il libre de faire comme bon lui semble. Prenant en compte que les best-sellers sont nécessairement les ouvrages les plus sollicités en prêt, aucune raison que le prêt public diffère de la vente. Un auteur avec une réputation, etc. sera donc privilégié de fait.

 

Si le modèle d'abonnement fonctionne comme une solution de bibliothèque numérique, comment croire qu'il puisse favoriser la découverte, sinon hasardeuse, d'un nouvel auteur ? C'est ici que le rôle de prescription, en dehors de tout algorithme, intervient dans les bibliothèques, et qu'il s'arrête avec l'offre d'abonnement, telle qu'elle est aujourd'hui déclinée, indépendamment des acteurs.

 

Le prêt numérique en bibliothèque offrira des commodités pour les usagers, mais ne changera rien, si l'on supprime l'intermédiation. Et encore faudra-t-il, utopiquement, espérer que les personnels puissent tout lire. Car, dans tous les cas, sans lecture prescriptrice, pas de conseils et donc pas de lecteur. Cela importe finalement peu, dans le cadre d'une offre en bibliothèque, puisque l'auteur est rémunéré après l'achat de son livre par l'établissement. Dans le cas de l'abonnement, il ne peut l'être qu'à la condition d'être lu.

 

Prescription, presse-citron ?

 

Mais, en réalité, la recommandation importe finalement peu sur ce type de plateformes : dans le cas de Grooveshark, qui a fermé, les utilisateurs n'accordaient qu'un intérêt mince aux suggestions. De fait, l'outil servait avant tout à donner un accès direct, immédiat, à un morceau, au détour d'une conversation avec des amis, une mélodie que l'on souhaite retrouver, etc. Autrement dit, une ressource sans limites, ou presque, pour disposer immédiatement d'une œuvre. 

Peut-il en être de même pour le livre ? Ne faut-il pas repenser cette notion de prescripteur, que l'on essaye sans cesse d'accoler à ces plateformes ? Une offre illimitée ne signifie pas nécessairement concentration sur les best-sellers, ou le fait d'être démuni face à des milliers de titres : les utilisateurs sauront parfaitement se débrouiller, avec leurs réseaux, pour rechercher et découvrir des œuvres.

 

Quant à la vente, il est indéniable qu'une offre illimitée remplace des achats à l'acte. Pouvoir accéder à des centaines d'œuvres en mode hors connexion remplace clairement un téléchargement légal — mais aussi illégal, et rémunère au moins en partie les ayants droit. Et la plus grande force de ces offres est probablement d'habituer à la consommation culturelle. Si les œuvres en elles-mêmes ne seront pas achetées (et encore, pour la musique : la résurgence du vinyle prouve un certain matérialisme persistant), les amateurs sont plus susceptibles de se déplacer en salons ou à des dédicaces pour rencontrer leur auteur favori.

 

A-t-on alors inventé un rentabilisation nouvelle, plus poussée, sous couvert d'une offre de lecture illimitée ? Ce renversement des usages conduit en effet à ce que l'auteur et éditeur soient payés non plus parce que le livre est acheté, mais lu – du moins, en partie parcouru. Suffisant pour inquiéter les professionnels... mais le public ?