Service d'espionnage : être patriote sans être décérébré (Le Carré)

Clément Solym - 05.03.2014

Edition - International - John Le Carré - services d'espionnages - John Bingham


Régulièrement, le romancier John Le Carré intervient dans la presse, pour raconter la vie des services d'espionnage. D'autres fois, c'est pour avertir charitablement le public des dangers que représentent lesdits services. Et dans le Telegraph, aujourd'hui, il souligne que les services secrets pourraient « devenir un péril aussi grand pour notre démocratie, que leurs supposés ennemis », s'ils ne sont pas mieux contrôlés. Charmant. 

 

 

“A desk is a dangerous place from which to view the world.” - John le Carré

QuotesEverlasting, CC BY 2.0

 

 

Dans son dernier livre, Une vérité si délicate (publié chez Seuil en octobre 2013), John Le Carré renoue avec son héros, Toby Bell - qui est justement tiraillé entre sa conscience et sa loyauté de serviteur de l'Etat. Problème : si la passivité des hommes honnêtes suffit à faire triompher le mal, comment pourra-t-il garder le silence ? 

2008. Le rocher de Gibraltar, joyau des colonies britanniques, est le théâtre d'une opération de contre-terrorisme menée par un commando britannique et des mercenaires américains. Nom de code : Wildlife. Objectif : enlever un acheteur d'armes djihadiste. Commanditaires : un ambitieux ministre des Affaires étrangères et son ami personnel, patron d'une société militaire privée. Kit Probyn, un diplomate candide, est sommé d'être le téléphone rouge du ministre. L'opération est si délicate que même le secrétaire particulier du ministre, Toby Bell, est tenu à l'écart.

 

Or, pour l'écrivain John Bingham, il était regrettable que Le Carré ait autant dévoilé d'informations, au travers de ses livres, sur le monde du renseignement. Pourtant, Le Carré reconnaît ce qu'il doit à Bingham, à qui il a « toujours voué une admiration sans réserve », mais pour autant, pas question que l'on touche à son personnage - et moins encore à son oeuvre. 

 

Bingham s'était fendu d'une déclaration éminemment critique, assurant que Le Carré était son ami « mais je déplore et déteste tout ce qu'il a fait et dit contre les services de renseignements ». 

 

Pour Le Carré, Bingham est dans l'erreur, puisqu'il considère qu'un « amour aveugle pour les services d'espionnage est synonyme de l'amour de sa patrie ». Or, Le Carré a cru bon de douter un peu de cette dévotion crédule. Et sans cette vigilance, que lui et d'autres peuvent avoir, les espions pourraient en effet devenir de véritables menaces pour les États eux-mêmes, et les citoyens. 

 

« John Bingham peut effectivement haïr cette idée. Je déteste également celle qui croit que nos espions sont absolument immaculés, omniscients et au-delà de toute critique populaire, de ceux qui payent leur existence, mais qui, à l'occasion, sont emportés de force dans les guerres que l'Intelligence organise. »

 

Mentor professionnel pour le romancier, Bingham s'est donc mépris et aveuglé, dans cet idéal façonné d'une perfection des services secrets. D'ailleurs, c'est à visage découvert que Le Carré s'est fendu de cette réponse, en signant de son vrai nom, David Cornwell. Rappelons que David fut agent du MI5 et du MI6, agences d'espionnages britanniques. 

 

Et pointe avant tout que les deux hommes appartiennent à deux générations bien distinctes l'une de l'autre. Et l'on peut aujourd'hui être patriote, sans être complètement décérébré…