SGDL : L'identité de l'auteur sur Internet, une transition plurielle

Clément Solym - 25.10.2012

Edition - Société - SGDL - numérique - auteur


A l'occasion du forum organisé par la Société des Gens de Lettres autour de l'auteur et de la création, sur internet, la table ronde d'hier matin  a réuni plusieurs acteurs pour évoquer les questions d'identités, et la place que peut prendre l'auteur.

L'irruption d'Internet dans la création constitue, pour les écrivains, une formidable révolution qui leur ouvre de nouvelles perspectives. Elle influe sur leur création, qui échappe à la tyrannie de la linéarité : récits arborescents, entrée aléatoire dans le récit, liens hypertexte... modifient la structure même de la narration. Livre numérisé, livre numérique, œuvre numérique: l'horizon s'élargit à l'infini. Comment l'auteur va-t-il s'y retrouver ?

Sont présents : Guénaël Boutouillet, auteur, rédacteur en chef de livreaucentre.fr ; Claro, auteur, traducteur ; Sylvie Gracia, (Le livre des visages, journal facebookien, 2010-2011, Jacqueline Chambon); Gilles Leroy, écrivain; Guillaume Teisseire, cofondateur de babelio.com. Le modérateur est Martin Legros, philosophe, journaliste, rédacteur en chef de Philosophie Magazine.

 

Writing

Du scribe... (AJC1, CC BY-NC-SA 2.0)

 

La question d'Internet, comme espace et bouleversement

 

Internet bouleverse la façon d'écrire, la manière de penser la littérature et, indéniablement, le rôle de l'auteur.  Pour Gilles Leroy (auteur), de « grands doutes sur la modification des moyens », et parallèlement sur la façon d'écrire, s'installent – il rappelle qu'il a connu la machine à écrire, l'ordinateur, et maintenant les nouvelles approches numériques. « En fait, je ne sais pas si ça influe ou pas », dit-il. Pour l'auteur, on peut encore choisir ou non d'y accéder. Cependant, prudence exigée. Pour lui, cet espace nouveau et sans limite peut être d'une « totale violence », si l'on pense à certaines critiques de lecteurs (on retrouvera l'anecdote évoquée dans notre Live Tweet où Anna Gavalda  obtient 5/5, Musso  4/5, Gilles Leroy 2/5, et Anna Karénine de Tolstoï 1/5).

 

A l'inverse, Guillaume Teisseire (cofondateur de babelio.com) cite l'exemple de Babelio qui regroupe une communauté de lecteurs qui cataloguent les livres et qui les critiquent. La force du site est son nombre de lecteurs (60 000 lecteurs) et la spécialité de certains lecteurs-critiques. « Et ça (cette critique spécialisée), c'est quelque chose que certains éditeurs n'auraient jamais eu dans la presse », déclare Guillaume Teisseire. Vindicatif, il ajoute qu'un autre avantage du web sur la critique, c'est la longueur du papier : au moment où la presse écrite a renoncé à accorder cet espace à ses colonnes, Internet au moins accepte de faire des critiques détaillées.

 

Pour en revenir à l'auteur, et à son œuvre, celui-ci doit arriver à faire présence dans un espace chaotique nouveau qui est encore à structurer. Et selon Guénaël Boutouillet (rédacteur en chef de livreaucentre.fr), le web devient cette instance de validation symbolique qui permet à l'auteur d'acquérir ensuite la légitimité de publier. Il place donc Internet au centre de la notion « d'identité d'auteur ». Le web et les blogs sont donc à considérer comme des lieux de ressources possibles de l'écrivain contemporain.

 

Enfin, l'une des forces d'Internet, ce sont les possibilités offertes par « un espace d'accessibilité et de repentir ». Cela engendre l'idée d'un lien sans cesse maintenu avec la création : une variation est possible, l'auteur peut reprendre son texte, alors que le papier fige les « erreurs ».

 

Néanmoins, la présence de l'auteur sur Internet reste compliquée. « C'est un nouveau support, et pour des auteurs l'écriture ne suffit pas, il faut une présence », déclare Claro. Internet n'inclut pas une réelle présence ni une multiplication des lectures. Ce qui importe, c'est la démarche des lecteurs. Certes, Internet essaie de générer des intérêts « rhyzomiques », de multiplier les passerelles, les liens et les mises en relation, mais il faut s'y retrouver : cela reste encore très chaotique.

 

Pintame una página web

 

...au script ? (Antonio Martínez, CC BY-NC-SA 2.0)

 

Le web et l'écriture fragmentaire

 

En plus de l'expérience de l'édition numérique, l'auteur peut faire l'expérience de l'écriture numérique. C'est-à-dire expérimenter de nouveaux modes d'écriture, de nouveaux rapports interactifs avec ses lecteurs. C'est ce qu'a fait Sylvie Gracia (auteur), rapportant ce qu'elle nomme son « expérience facebookienne ». Et qu'en retient-on ?

 

« Ma posture à l'origine lambda sur Facebook est devenue une expérience littéraire. Il s'est constitué rapidement des couches de récit qui travaillaient à la fois sur l'intime et le réseau. Ça m'apportait une liberté extraordinaire. J'étais dans une nouvelle énergie et une nouvelle forme d'écriture », explique Sylvie Gracia. « Ce fut un sursaut littéraire important pour moi ».

 

Alors que l'assemblée repense à la posture blanchotienne de l'auteur, comme quelqu'un qui s'absente, Internet semblerait irrémédiablement inviter l'auteur à une attitude différente : celle de la présence.  « Il m'est arrivé d'écrire en direct sur l'écran Facebook et les lecteurs pouvaient me surprendre en train d'écrire. C'est la posture inverse de l'écrivain dans la tour d'ivoire, qui écrit seul, remanie et est validé par une instance supérieure. Ici, c'est l'éclatement complet de ces concepts », témoigne Sylvie Gracia. « Je mettais en ligne mon texte, une fois que j'avais validé mon feuilleton. Une communauté réelle avec des gens que je ne connaissais pas s'est créée, qui commentait. »

 

Le retour au papier reste une nécessité pour être « légitime »

 

Cependant, Sylvie Gracia ajoute qu'après l'expérience d'un texte fragmentaire sur une année, cela aboutit en fin de compte à la production d'un livre imprimé qui résultait de tous ces morceaux postés en ligne. « Il a pris la forme d'une autre expérience », explique l'auteur. « La lecture non plus n'était pas la même. »

 

Pourquoi cette nécessité de repasser au papier ? « Nous sommes dans une période de fracture et de transition : l'expérience de l'auteur tient encore compte de la publication imprimée du livre », déclare Sylvie Gracia.

 

C'est aussi ce dont témoigne Marie Causse, auteure initialement numérique repérée et éditée ensuite par Gallimard. C'est cette dernière publication qui lui a valu d'acquérir légitimité auprès d'un grand nombre de personnes, lui permettant en outre d'accéder aux aides de toutes sortes auprès des organismes.

 

L'auteur, une identité figée dans des « principes traditionnels »

 

Et les auteurs s'insurgent : « Ce que proposent les éditeurs n'est pas acceptable dans nos contrats, numériques ou non. »

 

Finalement, il est difficile de se faire éditer traditionnellement, de se faire rémunérer correctement, et le web, lieu libéré, donne l'impression d'être dans un espace de gratuité. Ce que l'assemblée remarque, c'est que l'identité de l'auteur est encore figée dans un cadre, une rémunération, des institutions (SGDL), des éditeurs. Internet n'est pas un espace de légitimation assez fort encore. Sociologiquement certains auteurs n'existent pas ; l'idée d'auteur n'existe toujours pas. « Les écrivains qui ne vivent pas de leurs droits d'auteur, c'est permanent », déclare-t-on. Et ce, qu'ils soient « traditionnels » ou « numériques ». Mais la légitimité et l'identité de l'auteur passe-t-elle obligatoirement par sa rémunération ? Aujourd'hui, au sein d'un espace encore peu structuré, l'auteur doit-il absolument être présent sur le web ? Les intervenants font le pari que, dans un futur proche, cela sera le cas.