“Si j’étais éditeur, je me demanderais ce qui me rend nécessaire”, Philip Pullman

Clément Solym - 11.04.2016

Edition - Les maisons - éditeurs auteurs - révolution numérique - numérique bibliothèques


Le Congrès de l’International Publishers Association se poursuivait ce week-end avec l’intervention remarquée de Philip Pullman. Le romancier succédait au pupitre des orateurs, pour souligner la puissance des livres – et l’importance de leurs auteurs. Tout en mettant en garde contre le développement du monde numérique, et d’autres petites contrariétés...

 

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Miki Yamanouchi, CC BY ND 2.0

 

 

« Si j’étais éditeur aujourd’hui, je me demanderais avec urgence ce qui me rend nécessaire pour l’auteur et le lecteur, pour le conteur et le public », a attaqué Pullman. Le sous-entendu était lourd, mais le président de la Society of Authors ne s’est pas privé : « [Ce travail de l’éditeur] pourrait-il être fait par quelqu’un d’autre ? Cela ferait-il une différence, s’il n’avait pas été fait du tout ? »

 

Si Pullman assure qu’il y aura toujours des conteurs pour diffuser des récits, il envisage la possibilité d’un temps « où le travail de l’éditeur disparaîtra ». Bien entendu, il ne manque pas d’en souligner le rôle de filtre, et de lui trouver de réelles qualités. Sauf que le temps du numérique a balayé d’un revers de manche bien des choses établies et considérées comme immuables.

 

Le discours de Pullman s’articulait en effet autour de quatre temps, s’inscrivant dans une perspective temporelle et économique : Four revolutions : the business of storytelling from speech to the digital age. Quatre révolutions, donc, qui ont débuté lorsque l’homme a commencé à raconter des histoires.

 

Pullman place ainsi la première au moment où le récit oral s’est forgé une place dans la société, puis, lui a succédé le développement de modèles d’écriture. Enfin, les solutions mobiles (et l’on ne parle pas de téléphones...) avant l’apparition du monde numérique...

 

C’est ce dernier qui a tout bousculé, et qui vient dans un temps où les bibliothèques, tout particulièrement au Royaume-Uni, connaissent de sévères coupes de budget. Ces espaces si primordiaux dans la conservation et l’accès à la connaissance vivent le même sort que les revenus des auteurs. « Il y a eu une chute catastrophique des revenus des auteurs, et ce n’est pas du tout sain pour la société », poursuit Pullman. 

 

Dernièrement, l’idée que des volontaires puissent d’ailleurs prendre en charge les équipements des bibliothèques avait germé. « Je ne suis pas contre le volontariat, mais s’appuyer sur des volontaires pour un service qui doit être assuré [aux citoyens] n’est pas une bonne politique. Et ensuite ? On va proposer des volontaires dans les écoles parce que les moyens seront en baisse ? » avait interrogé Philip Pullman. 

 

Le numérique, qui ne tuera pas le livre papier, c’est désormais admis même dans la presse, a au contraire conforté le public dans l’idée et l’importance de l’objet. « Aucune série de pixels ne pourra être porteuse de l’histoire de Orgueil et Préjugés avec les larmes d’un amoureux qui ont coloré les pages, qu’importent les exemplaires [numériques] ». 

 

C’est beau, la foi.

 

Sauf que, concluait-il, il existe une cinquième révolution qui se profilera, et dont on ignore encore tous les tenants et aboutissants. Et c’est en invitant les éditeurs à méditer longuement sur la valeur ajoutée qu’ils ajoutent que Philip Pullman a conclu son intervention. Parce que c’est peut-être à cette cinquième révolution que les éditeurs devront faire face, tout en parvenant à « survivre et prospérer ».

 

C’est beau, les visions prophétiques...

 

Mais ça fait parfois un peu peur.

 

(via The Bookseller)