Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

SM : "l'Allemagne en figure de proue, avec les Anglais et les Hollandais"

Antoine Oury - 05.12.2013

Edition - Les maisons - La Musardine - maison d'édition - librairie


La Musardine ne minaude pas sur la sexualité : ce mercredi soir, elle célébrait la BD, dans la convivialité très serrée d'une librairie de taille moyenne. BD, c'est pour bande dessinée, mais aussi pour bondage : des auteurs de la maison Delcourt vont signer des autographes, façon vicomte de Valmont. Et Ovidie, présente pour Histoires inavouables, nous a accordé une séance photo… très privée (NdR : le diaporama en fin d'article ne s'affichera qu'après une lecture intégrale : un DRM, proche de ceux de nos confrères du Monde ou de L'Express, évalue la progression dans le texte).

 

 

 

 

La foule s'est pressée. De loin, il n'y a personne sur le trottoir, mais elle se révèle quand il devient difficile de mettre un pied devant l'autre, une fois entré. Ici, on aime le contact. La librairie du Chemin Vert dissimule en fait, à l'arrière et à l'étage, les bureaux de la maison d'édition : « Nous sommes ici depuis 1995, nous étions là avant même que le label Musardine ne se créé », explique Claude Bard, directeur de la maison.

 

La Musardine s'est ouverte alors que Claude Bard "rachetait" le fonds de la collection Média 1000, collection historique de Hachette. Pour des raisons d'image, mais aussi de baisse des ventes en gare, le groupe souhaitait s'en séparer, quitte à le brader. Des années plus tard, la littérature de gare a pris le train de l'édition : photographies, bandes dessinées, calendrier, essai, nouvelles, atlas… L'érotisme sous toutes les coutures, la pornographie dans tous les sens, le sexe de toutes les positions se languit sans honte dans les devantures. 

 

« Je crève de chaud, on sort ! ». Anne Hautecoeur, directrice éditoriale, fonce à l'extérieur : « Nous avons fait une bonne année, et il faut admettre que 50 Nuances de Grey y est pour quelque chose, en ouvrant les yeux des lecteurs et des libraires sur l'érotisme. » La maison a elle-même sorti son petit succès, « au bon moment », avec Sex in the Kitchen, un roman de chick porn qui atteindra bientôt les 10.000 exemplaires vendus. Le numérique, par ailleurs, a permis de multiplier quelque peu les ventes, jusqu'à représenter 15 % de celles-ci, en volume.

 

 

La Musardine, soirée bande dessinée à la librairie

 

 

La littérature, en numérique, les titres pratiques, au format papier : deux catégories qui tirent les résultats de la maison. Le dernier succès, Sex in the Kitchen, s'est ainsi vendu à 2.500 exemplaires, en numérique. Sans surprise, Amazon est le canal de vente le plus important pour le numérique, suivi de l'Apple Store (pourtant privé de catégorie érotique) et de Google Books. La cigarette finie, retour au bercail, ça caille.

 

Ce soir, la bande dessinée est à l'honneur : les auteurs de Chambre 121, Histoires inavouables, La Capitaliste Rhénane et Itinéraire d'un soumis sont présents, cernés par les fans fiévreux d'obtenir un dessin, ou ne serait-ce qu'un regard d'Ovidie. Le label Dynamite de la Musardine publie Chambre 121, d'Igor & Boccère, série d'une quarantaine d'épisodes réunis dans une intégrale. 

 

« C'était publié dans La Poudre aux Rêves et Kiss Comix, de 1999 à 2003, et La Musardine les a sortis en livres reliés à partir de 2005, des épisodes autoconclusifs autour d'un employé qui rend des services sexuels, à tous les niveaux, aux clients qui le payent » nous explique Olaf Boccère. « C'est plaisant de voir l'album aujourd'hui, ce sont des années de travail qui ne tombent pas aux oubliettes. » Les bandes dessinées de La Musardine sont tirées entre 2000 et 3000 exemplaires, et les éditeurs se sont rapidement rendu compte qu'il valait mieux miser sur le hard.

 

 

Olaf Boccère (arrière-plan), Yxes

 

 

D'ailleurs, le label Alixe, « romans, BD et livres de photos extrêmes, en marge de la production érotique et des circuits de distribution traditionnels », a mis à l'honneur le sadomasochisme, avec La Capitaliste Rhénane et l'Itinéraire d'un soumis. Le premier est une bande dessinée politico-sado-masochiste, où des femmes (très) libérales dominent des employés masculins, « probablement influencée par le film Unter dir, die Stadt » (2010, Christoph Hochhäusler), explique Yxes. L'auteur a injecté, au pinceau et à l'encre de Chine, des références musicales, cinématographiques et picturales venues de Crepax ou d'Alex Raymond...

 

« Dans le domaine du SM, l'Allemagne est en tête de proue, avec les Anglais et les Hollandais », souligne Yxes. La relance par le fouet, quoi de plus logique... L'Itinéraire d'un soumis, lui, est sorti d'un parcours plus pratique et pragmatique : le dessinateur Axterdam a suivi Fée Tish, un homme adepte de la soumission, dans ses soirées privées, pour un projet qui dure depuis près de 2 ans.

 

 

La Musardine, soirée bande dessinée à la librairie

 

 

Un journal d'un soumis, qui a surpris jusqu'à son auteur : « Comme c'est quelque chose qui est très, très proche de la réalité, c'était presque étrange de se retrouver en personnage principal de ce livre. J'ai su très jeune ce que j'aimais ou pas. Mais, au fur et à mesure de l'expérience, les goûts évoluent. » L'ouvrage est surtout l'occasion de lever le voile sur des pratiques mal considérées, ou à travers le filtre des on-dit.

 

« On parle beaucoup des règles et des codes du BDSM, mais la seule que j'ai apprise, c'est qu'on appelle "Madame" une femme qui n'est pas notre maîtresse attitrée. Sinon, ce ne sont que des règles de bonne conduite : tu ne vas pas te servir dans le frigo de ton voisin », explique Fée Tish. D'après lui, l'ouvrage pourra toucher un public plus large qu'il y a quelques années, et les auteurs ont tout de même tenu à ne pas présenter des scènes simplement pour choquer.

 

 

La Musardine, soirée bande dessinée à la librairie

Axterdam

 

 

Axterdam, qui a collaboré avec Fée Tish, l'a rencontré au cours de ces soirées où il dessine en live des individus en pleine relation. Pour L'Itinéraire d'un soumis, il s'est fait « voyeur » et a mitraillé les couples avant de dessiner à partir des photos. 

 

Comme le souligne Anne Hautecoeur, La Musardine a plutôt intérêt à miser sur le hard pour ses publications « grand public ». Une collection lancée en début d'année, ClassiX, qui insérait des scènes érotiques dans des textes classiques du type Candide, n'a ainsi pas trouvé son public. L'année prochaine, l'éditeur tentera tout de même une collection d'humour autour du sexe. Grâce à ses bons résultats, la maison se permet nombre d'expérimentations, sans étude de marché avant lancement. « Est-ce qu'il y a des limites éditoriales ? On n'en sait rien, mais ici, on essaye de les franchir » assure la directrice éditoriale.

 

La librairie, bien fournie, reflète la vigueur éditoriale du sexe, et plus particulièrement celle de La Musardine, qui publie des ouvrages qui vont de la Leçon de fellation par Coralie Trinh Thi à un essai sur l'exhibitionnisme signé Julien Picquart, dans la collection L'Attrape-corps, consacrée aux essais. « La librairie est là depuis le départ, et nous permet d'avoir une prise directe avec le public », souligne Anne Hautecoeur. Point central pour tout amateur de publications érotiques, la librairie accuse aujourd'hui le coup de la concurrence d'Internet, où acheter se fait par ailleurs beaucoup plus discrètement.

 

Ce soir, toutefois, personne n'est masqué, ou du moins pas encore : les auteurs enchaînent les autographes, et les collectionneurs de dédicaces se font particulièrement oppressants. Une femme s'assoit presque sur les genoux d'un auteur pour quelques gâteaux apéros, quand le garde du corps d'Ovidie raconte ses faits d'armes. « J'étais chargé d'accompagner les actrices porno, qui sont généralement escort girl à côté. Certaines avaient une montre pour faire vibrer ou sonner un petit boîtier que je portais sur moi. Dès qu'elle l'activait, je devais rentrer dans la pièce, et... faire le ménage », explique-t-il.

 

 

La Musardine, soirée bande dessinée à la librairie

Jérôme D'Aviau

 

 

Dans son travail avec Ovidie, Jérôme D'Aviau a toutefois pu obtenir des tête-à-tête avec l'auteure, qui a recueilli des témoignages ou s'est basée sur ses propres expériences pour les Histoires inavouables. L'actrice féministe et le dessinateur, qui « adore dessiner des corps », ont sélectionné dix histoires ordinaires, découpées ensemble. Le dessinateur a ensuite travaillé au pinceau, sur un format deux fois plus grand que celui de l'album. Apprenant notre séance photo avec Ovidie, il nous gratifie d'un « Chanceux, j'y ai pas eu droit, moi ! »

 

Les bonnes moeurs ne rapprochent pas. Ici, depuis quelques minutes, une femme raconte l'histoire d'amour d'une amie avec un homme polygame, là-bas, ce groupe converse à propos d'une femme qui adore la cire chaude sur la poitrine… Sur toutes les couvertures de la librairie ou presque, les vêtements et les jambes sont ouverts, mais l'esprit n'est pas en reste.

 

 

[MàJ] Problème technique : une mise à jour du DRM empêche l'affichage des photos d'Ovidie. Ah, la technologie...