Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Solidarité avec les libraires : plus de remise pour moins de retours

Nicolas Gary - 08.07.2013

Edition - Librairies - taux de remise - taux de retour - La Différence


La librairie, notamment indépendante, fragilisée par un contexte économique difficile, fait l'objet, depuis plusieurs mois, de l'attention des professionnels du livre et du ministère de la Culture. Pour montrer une nouvelle fois aux libraires son attachement et sa confiance, l'éditeur La Différence a choisi de leur proposer un taux de remise sensiblement plus élevé contre un taux de retour des ouvrages de la maison limité à 10 % du chiffre d'affaires HT globalisé par période.

 

 

librairie Les Cahiers de Colette Paris

La librairie Les Cahiers de Colette, ActuaLitté, CC BY-NC-SA 2.0

 

 

Ce taux de remise pourra être appliqué à toutes les librairies, sans considération pour leur forme d'activité ou leur chiffre d'affaires « à l'exception des organismes qui travaillent exclusivement en ligne, pour lesquels les taux actuels seront conservés », nous précise Claude Mineraud, directeur de la maison d'édition La Différence. 

 

Ce taux atteindra ainsi 42 % du prix public hors taxes des livres commandés, au lieu des 38 % généralement pratiqués actuellement par La Différence sur ses publications et celles des éditeurs diffusés par ses soins, soit un cumul des catalogues qui atteint aujourd'hui environ 2.500 titres. « Il y a deux fléaux dans l'édition : la prolifération cancéreuse de la production, puisqu'avec plus de 65.000 livres qui sortent par an, les libraires sont contraints de dégarnir leurs étagères pour accueillir les nouveautés. Le système en est tellement perverti que les libraires, à qui on facture l'intégralité de la commande à la livraison des ouvrages, sont conduits à retourner beaucoup trop rapidement une partie importante des livres achetés, dès qu'un besoin de trésorerie se fait sentir, pour obtenir du distributeur un avoir qui finance les commandes à venir », poursuit l'éditeur.

 

Concrètement, la maison, qui revendique un « acte délibéré de confiance envers l'ensemble de la profession de libraire », compte effectuer une vérification du taux de retour de chaque librairie, notamment au cours de chaque quadrimestre des deux années qui suivent la période prise en compte. En cas de dépassement du taux de 10%, la remise redescendra à un taux de 38 % dès le début du premier quadrimestre suivant le constat. Cette initiative sera mise en place à partir du 15 juillet 2013. 

 

Un bon accueil du milieu professionnel

 

Contactée par ActuaLitté, Colette Kerber, de la librairie Les Cahiers de Colette (4e arrondissement de Paris), ne cache pas sa satisfaction : « Ce taux de remise est une vraie bouffée d'air, je travaille bien avec La Différence, le dernier Miquel Barcelo s'est bien vendu. D'autres librairies auraient peut-être plus de difficultés, mais ce taux de 10 % de retour est jouable si l'on sait ce qu'on va pouvoir vendre. » Une proposition similaire de la part d'autres éditeurs l'intéresserait sans hésitation.

 

À la Griffe noire, librairie dirigée par Gérard Collard (Saint-Maur), on est plus nuancé. Reconnaissant qu'il travaille peu avec La Différence, le libraire apprécie cependant le geste : « C'est un joli effort, alors que les libraires ont tous une trésorerie particulièrement tendue. »

 

Il remarque toutefois que les titres souvent pointus de la maison ne se situent pas toujours dans sa ligne commerciale. En outre, la question des retours reste sensible. « Dans une période de crise, où, par exemple, le format poche n'a jamais connu autant de retours, c'est un outil qui permet aux libraires, après avoir renvoyé des livres, de se refaire un stock sans rien dépenser. Il n'est pas certain que cela soit apprécié partout. »

 

Un raisonnement qui valide pleinement l'analyse de Claude Mineraud quand il déclare que le système est pervers.

 

 

Mai 68

La librairie Coiffard de Nantes, Stéfan, CC BY-SA 2.0

 

 

En revanche, le réseau Librest, qui réunit neuf librairies de l'Est parisien, apprécie tout particulièrement cette « très belle initiative ». On salue « l'audace de l'éditeur » tout en espérant que « cette expérience donne des idées à d'autres ». La décision va d'ailleurs dans le sens des projets et des expérimentations que Librest tente de mettre en place, notamment dans le cadre d'achats de livres en ferme (sans possibilité de retour), avec des remises plus importantes de la part de l'éditeur. « C'est un très bon signal que vient de lancer La Différence » estime le réseau.

 

Une généralisation possible ?

 

Lors des dernières Rencontres de la librairie de Bordeaux, le sujet était déjà sur toutes les lèvres : les taux de retour, il fallait les maîtriser, et pratiquement tous les intervenants s'entendaient sur ce point. Le Syndicat de la Librairie Française (SLF) apprécie d'ailleurs l'initiative de La Différence : « Le principe de rémunérer les taux de retour vertueux, c'est excellent et tout le monde est gagnant », explique Xavier Moni, responsable de la librairie Comme un roman, actuellement à la tête de la Commission commerciale du SLF.

 

En effet, les retours des libraires occasionnent deux types de dépenses : une perte des précieuses minutes consacrées au réempaquetage des ouvrages, et d'espèces sonnantes et trébuchantes compte tenu des frais de port à la charge du libraire. Si l'acte de solidarité de La Différence est appréciable, Xavier Moni doute qu'elle puisse être appliquée à « un éditeur qui produit beaucoup, ou qui pratique l'office sauvage [le fait d'envoyer plus de livres que commandés par les libraires, NdR] ». Une pratique que La Différence condamne.

 

L'idée d'une rémunération articulée sur le taux de retour existait déjà, bien qu'elle soit toujours restée théorique, pour ne pas dire virtuelle : « Dans la plupart des Conditions Générales de Vente des diffuseurs, des critères qualitatifs comme le taux de retour, et quantitatifs comme le chiffre d'affaires, sont appliqués pour décider d'un taux de remise plus élevé. » Cependant, termine Xavier Moni, « les taux réellement appliqués ne sont jamais de l'ordre de celui que propose désormais La Différence ».

 

Contacté par ActuaLitté, le président du Syndicat de la Librairie Française, Matthieu de Montchalin, n'était pas disponible pour apporter un commentaire sur l'initiative de La Différence. Cet article sera mis à jour en conséquence dès que nous aurons recueilli son point de vue.

 

L'innovation indiscutable à porter dès maintenant à l'actif des éditions de la Différence reste d'avoir harmonisé ce taux en l'étendant à l'ensemble des libraires et d'avoir fait en sorte que cette action s'inscrive enfin dans la réalité du marché.