Somme toute une banale histoire d’amour

Auteur invité - 19.03.2019

Edition - Société - histoire amour - couple relation tensions - Timba Bema


Megève. La nuit descendait sur les pentes immaculées. Une chambre du Four Seasons. Le silence imposé par la neige qui tombait, dru, berçait la conversation du couple, qui venait de faire l’amour pour la deuxième fois. 



 
Elle est journaliste littéraire : une voix qui s’entend à la radio et un visage qui se voit à la télé. De plus, elle pond des merdes de romans qui se vendent bien parce qu’elle est célèbre, et surtout parce qu’elle a un physique de mannequin aux longs cheveux blonds, au teint légèrement bronzé et aux yeux d’un gris métallique.

Lui, il est l’écrivain africain le plus connu de sa génération. Bien qu’installé aux États-Unis, on le voit et on l’entend partout. Les micros lui sont tendus en permanence et les caméras raffolent de son faciès avenant. Il sait emballer une audience en débitant des inepties. Il se murmure dans le milieu que son succès est principalement dû à son charme. 

– Reste encore un jour. 
– J’ai une épouse à retrouver. Des enfants…
– À quoi bon t’aimer si tu n’es pas là quand j’ai besoin de toi ?
– Mon amour ne soignera pas ta blessure. Non. Elle est si béante que rien ne parviendra à la soigner.
Il se leva et commença à s’habiller. 
Elle bouda et alluma la télé. Au bas de l’écran défilait cette actualité : « Vincent Bolloré met la main sur Editis pour 900 millions d’euros. »

Étonnamment, la femme ne se sentit pas concernée par cette annonce. Pourtant, elle publiait dans une maison appartenant à Editis. Son attention fut plutôt captivée par le repêchage de trois naufragés au large de Garbulli. 
Soudain, son corps fut traversé par un frisson lorsqu’un des rescapés répondit au journaliste, qui lui demanda pourquoi il avait risqué sa vie : « mieux vaut mourir en mer qu’être en Libye. »
– La vie est-elle impossible dans vos pays ?
Il soupira, exaspéré. 
– Fais pas cette tête ! Tu sais quoi ? J’adore tes lèvres. Hum ! Et toi, qu’aimes-tu chez moi ? 
– Ton cul ! J’adore t’enculer comme une pute. 

La grossièreté de l’homme ne la choqua pas. Au contraire, elle exacerba son désir et, jetant la couverture au sol, elle offrit son admirable cul à l’écrivain qui l’embrassa goulûment. 
À présent qu’il claquait ses fesses charnues, mais flasques, essayons de comprendre ce que signifie le rachat d’Editis par Bolloré. 

Détenir le pouvoir consiste à définir la manière dont les gens voient les choses. En d’autres termes, c’est fabriquer les mots qui disent le monde. Ce langage ne poursuit qu’un but : préserver la place de ceux qui l’émettent. Dans un système capitaliste, il semble normal que les capitalistes, les véritables maîtres, possèdent des journaux, des maisons d’édition, etc. Il y a deux enjeux en cela : celui de la rentabilité et celui du contrôle de la pensée. 
À cause des rendements excessifs exigés par les investisseurs, la qualité des livres baisse automatiquement comme on l’observe pour d’autres biens de consommation. Les éditeurs ont tendance à privilégier les livres qui se vendent rapidement, donc accessibles au plus grand nombre, et les auteurs, par adaptation, produisent de manière consciente ou pas des textes conformes à ce diktat. Tout cela conduit à l’effondrement de la culture, manifeste dans le fait que des ouvrages du prix Nobel Claude Simon ne seraient plus publiables de nos jours, comme ceux qui relèvent de la littérature complexe.
Par ailleurs, l’intervention des capitalistes dans l’édition favorise leur contrôle de la pensée et donc la sécularisation de leur domination. Le livre est de moins en moins le lieu de la confrontation d’idées. L’asphyxie de la contradiction est le signe avant-coureur de la mort de la démocratie. 

Cette réflexion n’avait aucune espèce de résonance sur nos deux stars des lettres.
Elle couinait comme une truie tandis qu’il la traitait de sale pute.
Je ne vous raconte pas les râles de brute qu’il lâcha au moment d’éjaculer dans le cul de sa maîtresse. 
Pendant un temps, il resta en elle. 
– Tu m’aimes ? 
– Hum ! 
– Oui je sais, tu me l’as dit des centaines des fois. Les Africains sont pudiques dans l’expression de leurs sentiments.
Silence. 
– En tout cas, je compte bien te voir la semaine prochaine à San Francisco. Tu te souviens, n’est-ce pas que je dois m’y rendre pour interviewer Bret Easton Ellis ?
Il acquiesça d’un son guttural.  
Le lendemain, au moment de se quitter, il lui susurra : 
– Habille-toi tout de cuir ! C’est dans cette matière que je vais te baiser !

À peine posa-t-elle ses bagages au Fairmont, qu’elle abandonna son tailleur strict pour une combinaison en peau. Elle attendit longtemps, assise dans un canapé. Elle tenta à plusieurs reprises de le joindre. Chaque fois, elle tombait sur son répondeur. Angoissée, elle avala des Valiums et s’endormit comme un nourrisson après la tétée. 
À son réveil, elle avait reçu un message vocal d’Hubert Fabri, le bras droit de Bolloré : 
– Vincent a pensé à vous pour reprendre le pôle littérature française de Robert Laffont. 
Elle en était si émue qu’elle déboucha une bouteille de champagne et la but en s’admirant devant le miroir de la salle de bains. Elle se trouvait belle, rayonnante. Elle aurait tant voulu qu’il soit là, à ses côtés, qu’il lui fasse l’amour dans cette tenue qui moulait gracieusement ses formes.

Après l’interview de Bret Easton Ellis, elle prit un taxi pour l’aéroport. Une fois passée la douane, elle vérifia ses messages, à vrai dire par réflexe. Il lui avait écrit un SMS : « Je pense que toi et moi ce n’est pas une bonne idée. » 
Dans un flegme qui la surprit, elle répondit : « Sale petit nègre de rien du tout, je vais t’écraser comme un pou. » 

Le soleil rose se couchait à l’horizon. Elle rangea son portable dans son sac Hermès et se laissa gagner par la rêverie. Elle ne savait pas si elle était triste. Mais, elle avait le sentiment grisant de sa puissance. 


Texte de Timba Bema, publié dans le cadre du partenariat entre la Fondation pour l'Ecrit et ActuaLitté. Cette dernière propose un programme, De l’écriture à la promotion, offrant à 10 jeunes auteurs de découvrir l’industrie du livre. À travers ActuaLitté, leur est proposé un espace d’expression spécifique, où il leur était proposé de publier un texte en lien avec l’histoire littéraire.


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