Sortir ou ne pas sortir un livre ? Le dilemme de l'éditeur en perspective

- 14.10.2014

Edition - Les maisons - édition livres - publication éditeurs - travail métier


Quoiqu'elle puisse faire jaser, l'exigence des éditeurs et leurs paris sur l'avenir de certains auteurs font partie intégrante de leur métier. Leur responsabilité culturelle, leur impartialité, mais aussi leur flair déterminent ce que nous lirons, demain.

 

 

Holy Books in Mea Shearim Street

Barkan, CC BY 2.0

 

 

La responsabilité culturelle

 

Au-delà des nécessaires questions de rentabilité potentielle d'une œuvre que peut être amené à se poser un éditeur devant un manuscrit qui lui a été envoyé ; au-delà donc des obligations de moyens mis en œuvre pour viser à l'équilibre financier de son entreprise, quelle est la responsabilité d'un éditeur devant le fait de sortir ou non un ouvrage ?

 

Par définition, le travail de l'éditeur consiste à proposer au plus grand nombre le travail d'un auteur qu'il aura jugé intéressant que ce soit pour ses qualités narratives, la sagacité de son propos, l'originalité de son sujet ou de son écriture, en fonction de la ligne éditoriale de la maison pour laquelle il travaille. Antoine Gallimard rappelle que « (…) l'éditeur est d'abord un lecteur. Éditer, c'est une affaire de goût. On ne peut bien faire ce métier que si on aime les livres, si on aime les auteurs, et si on a envie de les faire aimer des lecteurs. L'amour des livres est important, très sincèrement. » (1

 

 Il s'agit donc de faire des choix. Seulement, devant le nombre de manuscrits que reçoivent les éditeurs, le métier consiste d'abord à savoir dire « non », plutôt que d'accepter une proposition qui ne serait pas jugée pertinente. Mais que met-on derrière cet adjectif, qui, aux yeux de certains, pourrait paraître excessivement subjectif ? Muriel Beyer, éditrice chez Plon, explique : « On décide d'éditer un premier roman quand on en a repéré l'originalité, l'écriture, l'osmose qui va se dégager entre le sujet et le style de l'auteur, la force d'évocation du livre. C'est le point de départ. À partir de là on discute avec l'auteur en lui indiquant qu'il pourrait travailler avec un tel ou un tel pour aller au bout de son potentiel. » (2

 

Mais reconnaître la pertinence d'une œuvre, c'est aussi savoir faire preuve d'impartialité. Paul Otchakovsky-Laurens, directeur des éditions P.O.L, le dit simplement : « Sans théoriser, j'aime qu'un nouveau texte vienne mettre en cause ma culture, mon paysage. »(3) De fait, le rôle de l'éditeur consiste aussi à maintenir et promouvoir une diversité culturelle, une certaine hétérogénéité dans le panorama éditorial, et de faire en sorte que les idées circulent librement. Il est vecteur d'idées divergentes, de richesse de points de vue. 

 

Avoir du flair

 

La responsabilité de l'éditeur, c'est aussi celle de savoir prendre le risque de se tromper… ou dans le meilleur des cas, celui d'avoir du flair en pariant sur l'avenir. C'est, pour ne citer que cet exemple flagrant, décider de refuser le manuscrit d'une Joanne Rowling – J. K Rowling (l'auteure de la saga Harry Potter) – qui deviendra, une fois publiée après une dizaine de refus, l'incroyable phénomène de société que l'on connaît.

 

Mais c'est également celui de s'aventurer à publier des auteurs plus confidentiels, ceux dont les œuvres mettront du temps à trouver leur lectorat, ceux boudés du grand public : « C'est une banalité que de le dire, mais il faut donner du temps aux livres afin qu'ils s'imposent. En cela, le métier d'éditeur n'a pas changé, au fond, depuis un siècle. C'est toujours la même chose : donner le temps à un livre de rencontrer son lecteur. Les Nourritures terrestres, de Gide, ou Les Palmiers sauvages, de Faulkner, ont mis des années avant de trouver leur public. L'éditeur est un homme de conviction : il croit, ou pas, en Pierre Guyotat, en Ian McEwan, en Jonathan Coe... » (1) précise Antoine Gallimard, dont la maison a par ailleurs été la première à acheter les droits de Harry Potter pour leur exploitation en dehors du Royaume-Uni.

 

C'est, enfin, refuser de se laisser émouvoir, et influencer, par le spectre de l'auto-édition – démarche rendue bien plus simple avec l'avènement de l'Internet – et continuer à faire le choix de l'exigence ; rappeler également qu'un auteur peut difficilement se passer des conseils de son éditeur pour donner tout son potentiel à un manuscrit, comme le souligne justement Arnaud Nourry, le PDG de Hachette Livre : « Il y aura toujours des exemples de succès autopubliés, après avoir été refusés par des éditeurs. Mais c'est oublier les millions de textes mis en ligne qui ne servent à rien. En outre, aucun auteur sérieux n'a décidé de quitter son éditeur pour s'autopublier. La plupart ont besoin d'un dialogue, d'un travail sur le texte, d'une relation avec une personne (…) » (4)

 

Dans tous les cas, l'éditeur doit savoir faire preuve d'une certaine sévérité de jugement, sur le fond comme sur la forme. Car il ne peut faire l'économie de l'exigence sur le travail de ses auteurs, il en va de sa responsabilité culturelle. D'ailleurs l'adage ne dit-il pas « qui aime bien châtie bien » ?