Soumettre un manuscrit à un agent littéraire : de précieux conseils

Nicolas Gary - 04.12.2013

Edition - Société - agent littéraire - sélection des manuscrits - refus des manuscrits


Aux États-Unis, où le marché du livre est principalement structuré par les agents littéraires en charge de relier les auteurs aux maisons d'édition, on atteindrait le chiffre de 96 % de refus des manuscrits. Et non que ce soient les maisons elles-mêmes qui les rejettent, mais les agences qui effectuent un tri sévère - mais juste. L'agence Pierre Astier & Associés, éponyme et fondée en 2004 par Pierre Astier et Laure Pecher revient avec nous sur les critères susceptibles de retenir l'attention d'un agent français. 

 

 

Captain America: Shield Agent

JD Hancock, CC BY 2.0

 

 

Que ce soit dit : une agence n'effectue pas un autre travail que celui d'une maison d'édition, nous précise Laure Pecher, attendu qu'elle « a une ligne tout comme une maison. Les manuscrits sélectionnés doivent répondre à la ligne ». Cependant, la sélection peut être beaucoup plus large, car l'agent ne fonctionne pas avec des collections comme une maison, « et peut s'autoriser des choix plus diversifiés ». 

 

La ligne, c'est une double notion : cela désigne tout à la fois un genre littéraire, mais également une cible spécifique, qu'elle soit commerciale, littéraire, française, internationale, etc. « De plus, un agent, comme un éditeur, va fonctionner pour certains au coup, pour d'autres dans la durée en se constituant un catalogue. Les critères de sélection vont naturellement varier selon ces politiques. »

 

L'agence Pierre Astier a décidé de ne plus accepter de manuscrit papier : tout se passe par email, et le dossier doit être complet : « Le texte dans son intégralité, une biographie de l'auteur et un synopsis. Compte tenu du nombre de dossiers qu'on reçoit, on ne perdra pas de temps avec les dossiers incomplets et on ne prend en compte qu'un seul manuscrit à la foi (certains en envoient plusieurs). »

 

Pour soigner un dossier, l'agence détaille clairement ses besoins : 

 

Le texte 

Les fautes d'orthographe ne sont pas très graves (en tout cas pour nous, c'est à l'éditeur de faire le travail de correction) mais si le texte présente trop de problèmes de langues, évidemment c'est un fort handicap.

L'agent lorsqu'il est convaincu par un texte fait un prétravail avec l'auteur pour rendre le texte présentable à un éditeur. Mais le texte doit être abouti, ça ne doit pas être une version de travail pour autant.

 

La bio

Très important aussi car permet de savoir si c'est un manuscrit unique, d'un homme ou d'une femme, on âge, son éventuel métier, où il/elle vit, etc.  un premier roman, un auteur qui a beaucoup publié à une époque, mais est un peu mis sur la touche par les éditeurs. Si c'est un récit de vie ou une véritable fiction, etc. La biographie nous donne un éclairage sur les intentions, l'état d'esprit, l'implication dans l'écriture et les perspectives d'avenir.

Pour les non-fictions, cela donne une idée de la légitimité. Ainsi, un ouvrage de psychologie écrit par un non psychologue, ou un ouvrage scientifique par un amateur, seront différemment examinés.

 

Le synopsis

Avoir un synopsis est très utile car il permet de confirmer ou non une impression de lecture. Si tout à coup il y a une mollesse/faiblesse dans le récit, plutôt que de continuer à lire, on va vérifier dans le synopsis qui nous dira si c'est une faiblesse passagère ou si le récit s'enlise bel et bien.

Il permet aussi de vérifier si les intentions de l'auteur sont respectées ou si son récit a "dévissé".

 

 

Pour ce qui est de la lecture du manuscrit, inutile de jouer aux vierges effarouchées : les auteurs s'insurgent facilement de ce que leur texte ne soit pas lu en intégralité. « C'est pourtant normal », estime Laure Pecher. 

 

« Quand on lit beaucoup, on peut se faire une idée très rapide du texte qu'on a devant soi. Ensuite, écarter un manuscrit ne signifie pas dire qu'il soit mauvais, mais plus souvent qu'on ne sera pas à même de lui trouver un éditeur ou qu'il ne répond pas à la ligne. Cela dit, si le texte est trop lent, trop long, etc., l'agent n'a pas à s'infliger ce qu'un lecteur ne s'infligera pas. Autrement dit quand l'auteur nous dit : mais si vous aviez été au bout, vous auriez compris, on lui répond : le lecteur, lui, n'ira pas au bout de toute façon. »

 

 

"On n'acceptera de passer du temps à essayer de placer [un] premier roman qu'à la condition d'être certain d'en recevoir un deuxième puis un troisième, etc. C'est un investissement à long terme - chez nous en tout cas."

 

 

Reste que, majoritairement, c'est la fiction qui prend le pas dans l'écriture. Et à ce titre, les critères de sélection varient nécessairement, selon que l'on soit devant un premier roman ou non. « Un premier manuscrit de fiction qui est un recueil de nouvelles a très peu de chance d'être retenu, car il sera quasiment impossible de le présenter chez un éditeur. C'est à l'auteur de l'envoyer à des maisons d'édition de nouvelles. Un agent choisira des textes qu'il sait pouvoir placer. »

 

Dans le cas d'un premier roman, il faut sonder un peu le créateur : a-t-il le goût de l'écriture en lui, ou s'agit-il simplement d'un texte unique. Ici, l'implication de l'agent dépend de cette motivation. « On n'acceptera de passer du temps à essayer de placer son premier roman (ce qui est très dur) qu'à la condition d'être certain d'en recevoir un deuxième puis un troisième, etc. C'est un investissement à long terme - chez nous en tout cas. »

 

L'agence Astier Pecher se distingue d'autres par des recommandations plus spécifiques. « Il est peu recommandé aux auteurs de se réclamer d'un modèle, car ce n'est pas ce que cherche un agent : il a besoin de trouver de la nouveauté. Les romans ‘à la manière de' ne sont pas notre objectif. »

 

De même, un roman très anglo-saxon écrit par un français n'est pas intéressant : « La production anglo-saxonne est suffisante... » Une règle valable... en général du moins, « Nous n'aurions peut-être pas refusé Joël Dicker », plaisante Laure Pecher. Cet auteur, qui fut le plus sollicité durant la Foire du livre de Francfort, l'année passée, et les Éditions de l'Âge d'Homme ont connu un véritable succès avec ce roman, que l'éditeur n'attendait pas si tôt. 

 

En revanche, plusieurs points sont nets : les refus ne sont pas motivés, trop chronophage. Et il est inutile pour un auteur de tenter de faire valoir un intérêt pour leur manuscrit, exprimé par des proches qui ne seraient pas professionnels. Dans tous les cas, un manuscrit repéré sera lu par plusieurs personnes. 

 

Et Laure Pecher de conclure : « Le travail d'un agent est de représenter un auteur, non juste un titre, c'est un travail de long terme. »