Soupçons de complot contre la bibliothèque ukrainienne de Moscou

Antoine Oury - 09.11.2015

Edition - Bibliothèques - bibliothèque ukrainienne - Moscou Russie Poutine - Natalia Sharina


À la fin du mois d'octobre dernier, la directrice de la bibliothèque ukrainienne de Moscou depuis 2007, Natalia Sharina, était arrêtée par la police russe sur la base de documents nationalistes ukrainiens retrouvés dans ses effets personnels et sur les rayonnages de la bibliothèque. Alors que le conflit entre la Russie et l'Ukraine est toujours vif, cette arrestation suscite de nombreux soupçons, vers ce que certains identifient comme un abus de pouvoir. Les éléments compromettants auraient été déposés par les enquêteurs russes, affirment certains collègues bibliothécaires.

 

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Tranche d'un livre ukrainien (Quinn Dombrowski, CC BY-SA 2.0)

 

 

L'intervention des autorités russes au sein de la bibliothèque ukrainienne de Moscou s'était évidemment attiré de nombreux soupçons : « Mon Comité surveille la directrice de la Bibliothèque ukrainienne de littérature. Nous prévoyons dans un avenir proche des arrestations de cuisiniers travaillant dans des restaurants ukrainiens », soulignait, amer, le président du Comité des droits de l’Homme, Mikhail Fedotov.

 

Tous les éléments semblent défendre la directrice Natalia Sharina : sa désignation au poste, ironie du sort, s'était jouée sur une sorte de distance avec la culture et la nation ukrainiennes, et elle avait œuvré pour exclure de l'établissement toute tonalité nationaliste. Évidemment, dans ce contexte particulier, les différents protagonistes dégainent facilement, et l'abus de pouvoir russe a été rapidement pointé du doigt.

 

Après la condamnation par Kiev de l'arrestation de la bibliothécaire, ainsi que le soutien exprimé à la directrice de l'établissement, quelques collègues ont réagi, en dénonçant rien de moins qu'un coup monté des forces de l'ordre : « Ils ont apporté avec eux des livres présents sur les listes de littérature extrémiste », assure Tatyana Muntyan à Reuters. Le comité d'investigation russe, chargé de l'affaire, n'a pas réagi avec ces accusations. « Je l'ai vu. Les livres qu'ils ont apportés n'avaient pas de tampon. Ils les ont déposés volontairement. » Un autre bibliothécaire a confirmé ces allégations.

 

Le directeur adjoint Vitaly Krikunenko souscrit également à ces déclarations : un des titres trouvés par la police, celui de Dmitri Kortchinski, ultranationaliste ukrainien, aurait été déniché dans la salle des collections, alors que l'exemplaire de la bibliothèque a été retiré dès son entrée dans la liste de la littérature extrémiste établie par le gouvernement russe.

 

Nul ne sait pour le moment quel sort attend Natalia Sharina : elle risque jusqu'à 5 années de prison. « Il s'agit d'une sorte de provocation par un adversaire. Cela n'arriverait pas dans un état démocratique. Je ne me souviens pas de telles pratiques contre les bibliothèques à l'époque soviétique », commente, dépité, un usager de la bibliothèque.

 

(via The Guardian, Reuters)