Sue Grafton : entre élitisme éditorial et paresse amateuriste de l'autoédition

Clément Solym - 30.08.2012

Edition - Société - sue grafton - autoédition - problématiques


Le combat entre éditions traditionnelle et autopublication continue, cette fois-ci entre les auteurs eux-mêmes qui ne se comprennent plus. Après avoir décrit les auteurs autopubliés comme étant « trop paresseux pour faire le travail difficile », la célèbre romancière Sue Grafton a fait marche arrière, revenant sur ses propos suite à un soulèvement général (et agressif) de la communauté des auteurs « indépendants ».

 

« J'ai encore à apprendre », voici ce qu'a finalement déclaré Sue Grafton.

 

La terrible affaire qui en a offusqué plus d'un provient d'un avis sur l'autoédition lancée par la romancière « criminelle » qui s'était exprimée dans le journal local Louisville.com. L'écrivain avait clairement pris position contre l'auto-édition. Les lectures qu'elle avait pu faire lui avaient révélé beaucoup « d'amateurisme », et elle ne pouvait que conseiller aux jeunes écrivains de ne pas s'autopublier.

 
Sue Grafton
 

Devenir auteur, pour Sue Grafton, c'est accepter de travailler dur, « en subissant le rejet, l'apprentissage des leçons et la maîtrise du métier ». Car un roman n'est pas toujours immédiatement porté à la gloire. « Beaucoup d'écrivains qui terminent un roman commencent à chercher la gloire et la fortune dont ils sont certains d'y avoir droit », déclare l'écrivaine qui s'est vu refuser ses trois premiers romans. « Pour moi, c'est un manque de respect de supposer que tout est si facile, [...] qu'un auteur peut publier un roman sans prendre la peine de lire, d'étudier ou de faire de la recherche ».

 

La "paresse" de l'autoédition contre le profit des éditeurs

 

« Apprendre à construire un récit et à créer un personnage, apprendre à équilibrer les descriptions, l'exposition et le dialogue prend beaucoup de temps », ajoute-t-elle. « L'auto-édition est un raccourci, et je ne crois pas aux raccourcis quand il s'agit d'art ».

 

De tels propos ont scandalisé bon nombre d'auteurs, dont Adam Croft, romancier britannique de thriller, autoédité. La vente de ses 250 000 exemplaires, l'année dernière, n'est pas un signe de paresse. « C'est tout le contraire », affirme-t-il. « L'auto-édition, c'est trouver votre propre correcteur, trouver votre propre éditeur, trouver votre propre concepteur de couverture, en faisant tout votre propre marketing ». Et d'un côté comme de l'autre, la guerre commence.

 

« Avoir un éditeur [traditionnel], ça c'est paresseux. Tout ce que vous devez faire c'est écrire un livre à moitié acceptable afin de permettre à votre éditeur de le rendre digne des ventes alors que les auteurs autoédités doivent tout faire. Nous n'avons personne d'autre pour prendre la relève », annonce Adam Croft.

 

À cela, l'auteur de thriller ajoute qu'il est de toute façon inacceptable pour lui de prendre la route des éditeurs si l'on compare seulement le revenu des droits d'auteurs. Les auteurs autopubliés prennent environ 70 % des redevances alors qu'un écrivain « traditionnellement publié » obtient au mieux 15 %. De plus, ce fonctionnement permet, dans une certaine mesure (liée inévitablement aux moyens publicitaires et de communication), à chaque auteur de trouver son lectorat, sans avoir à subir « l'élitisme » des maisons « J'ai été approché par un certain nombre d'éditeurs, mais j'ai à chaque fois rejeté leur approche. Je n'ai pas eu le moindre désir d'entrer dans une phase de négociation avec des éditeurs qui me proposent quelque chose que je sais déjà faire pour moi ».

 

On comprend bien que le leurre s'est incrusté, et bien incrusté, de chaque côté de l'édition : considérer l'autopublication comme « généraliste » ou comme un rebut de l'édition de qualité ; penser que les éditeurs n'ont aucune valeur ajoutée et ne sont que des profiteurs.

 

Élitisme et incompréhension générale, les auteurs s'écharpent

 

Catherine Czerkawska a cependant souligné que les commentaires de Sue Grafton faisaient preuve « d'une ignorance profonde et inacceptable des changements dans l'industrie du livre dans laquelle elle prétend travailler ».

 

La récente Alliance des auteurs indépendants dirigée par Orna Ross (ancien auteur chez Attic Press et Penguin), qui représente les auteurs autopubliés, signale que « beaucoup d'auteurs sont en train de choisir cette voie, après une longue carrière dans l'édition commerciale, pour des raisons de liberté créative et pour une plus grande récompense financière ». « Certes, les auteurs autopubliés doivent se prémunir contre la tentation d'appuyer sur le bouton “publier” top tôt ».

 

Le rôle de la société est, dans ce sens, d'encourager les auteurs à parfaire l'élaboration de l'oeuvre et d'embaucher de bons éditeurs avant de publier l'ouvrage.

 

Loin d'être la seule à avoir des opinions quelque peu négatives sur l'autoédition, Sue Grafton a fini par avouer son manque de connaissance approfondie sur le sujet.

 

« Il est clair pour moi maintenant que les écrivains indépendants ont pris eux aussi des coups durs et qu'ils changent réellement le visage de l'édition. [...] Je ne comprends toujours pas comment cela fonctionne, mais je vois que cela a permis une ouverture qui offre aux écrivains un moyen de se faire entendre d'une manière nouvelle », déclare-t-elle. « Je vais prendre la responsabilité de ma gaffe et j'espère que vous comprendrez l'esprit dans lequel elle a été conçue. J'ai toujours défendu des écrivains en herbe et professionnels. [...] Je ne suis pas arrogante ou indifférente aux défis auxquels nous sommes tous confrontés. J'apprends encore et j'espère continuer à apprendre aussi longtemps que j'écris ».