Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Syrie : une bibliothèque souterraine à l'abri des bombardements

Clément Solym - 06.11.2015

Edition - Bibliothèques - Syrie bibliothèque - Bachar Assad - guerre réfugiés


Elle est logée à plusieurs mètres sous terre, dans la ville de Darayya, près de Damas. Et quand les bombardements font rage au-dehors, l’établissement reste ouvert. En août 2012, la ville devenait le théâtre du plus important massacre opéré en Syrie. Plus de 330 corps étaient découverts. Les habitants sont réputés pour être hostiles au régime de Bachar-El-Assad. Et c’est sous terre qu’ils se réfugient pour lire, et fuir un peu les explosions.

 

 

 

Les photos diffusées par l’agence espagnole EFE proviennent d’Ahmed Mujahid, et présentent cette bibliothèque installée dans un sous-sol. Dernier bastion pour protéger l’héritage culturel de la population, on retrouve des livres terrifiants. Le Don Quichotte de Cervantès, ou Cent ans de solitude, tous traduits en arabe : une collection de 11.000 livres issus des bibliothèques personnelles et de librairies, que des lecteurs ont rassemblée. 

 

« L’idée est venue lors de la bataille et la destruction de Darayya, où la plupart des librairies ont été partiellement ou totalement détruites », atteste-t-il. Une quarantaine de bénévoles s’est alors mise à l'oeuvre : réunir tout ce qui pouvait être encore lu, et le collecter avant d’ouvrir un nouveau lieu, dans un espace sûr. Et surtout, parvenir à constituer un endroit propice à la lecture. Un travail minutieux, de classement et d’archivage, pour simplifier l’accès des habitants. 

 

Les volumes récupérés ont tous été annotés avec le nom de l’endroit où ils ont été trouvés, et celui de son propriétaire s’il est connu. Un classement méthodique pour affirmer qu’il ne s’agit pas de rapines, ni de vols : lorsque la situation le permettra, les propriétaires se manifesteront pour retrouver leurs livres. Et selon Mujahid, ce sont les jeunes encore présents dans la ville qui ont initié ce projet, convaincus qu’une bibliothèque porterait un symbole fort. « Ils croyaient en la nécessité de relancer la lecture et la force de la recherche pour faire progresser la société. »

 

 

 

« Nous ne fonctionnons pas comme les autres bibliothèques qui dépendent de la situation sécuritaire, selon les attentats et la guerre, mais généralement, nous sommes ouverts entre 11 et 17h », poursuit Ahmed Mujahid. Et l’une de leurs plus importantes missions réside dans l’instruction des personnes les moins cultivées – et qui ne savent simplement pas lire. « Nous essayons de donner de petits livres avec un contenu simple, pour commencer à apprendre. » 

 

On se figure mal comment cet endroit a pu être monté. Avec quelque 200 mètres carrés d’espace, on se trouve dans un lieu malgré tout confiné, et, pourtant, les étagères peuplées de livres donnent un sentiment réconfortant. La sécurité n’est cependant pas garantie et la bibliothèque n’est pas hors de danger, pas plus que ses usagers. En cas d’intensification des bombardements, il n’est pas exclu qu’un jour ou l’autre, quelque chose se passe mal. 

 

Avec 20.000 inscrits – la ville comptait jusqu’à 250.000 habitants –, les prêts ne sont pas des plus difficiles à organiser. Les utilisateurs viennent aujourd’hui pour se détendre « et trouver un peu de soulagement dans les conditions extrêmes où ils vivent aujourd’hui ». On y retrouve également des combattants de l’opposition au régime, l’armée syrienne libre. « Ils viennent échapper à l’atmosphère de guerre et de mort. » Parfois, ils empruntent des ouvrages qui les accompagneront sur le champ de bataille entre deux affrontements...

 

L’objectif désormais est de collecter des fonds pour arriver à élargir l’action d’instruction, et sensibiliser à la nécessité de la lecture. « Nous essayons également de développer notre travail par le biais d’une bibliothèque avec des livres numériques en format PDF, des films et des documentaires. » Cette fois, c’est l’électricité, on le comprend, qui peut imposer des limites. Mais pour Ahmed Mujahid, si le manque de ressources est pesant, la bibliothèque est devenue un lieu de vie essentiel, « parce que la lecture rend les humains conscients et éduqués ».