Télécharger le Journal d'Anne Frank, contre la “privatisation de la connaissance“

Nicolas Gary - 02.01.2016

Edition - Justice - journal Anne Frank - télécharger EPUB - domaine public


En dépit des menaces juridiques qui pourraient peser, Le Journal d’Anne Frank dans sa version néerlandaise a été mis en ligne et diffusé, ce 1er janvier. Het Achterhuis, dans la langue originale, est proposé en format texte (DOC et TXT), ainsi qu’en EPUB – lisible donc sur la majorité des eReaders. Selon la législation sur le droit d’auteur, l’œuvre devait entrer dans le domaine public ce 1er janvier 2016, mais le Fonds Anne Frank, qui gère son exploitation était en total désaccord. Tant pis pour lui, manifestement. 

 

Gonzalort1, CC BY SA 2.0

 

 

L’universitaire français à l’origine de ce débat, Olivier Ertzscheid, maître de conférence à Nantes, et spécialiste des sciences de l’information, avait opéré une première diffusion sauvage. Il s’agissait alors de la traduction française, et ce, pour attirer l’attention sur l’attitude problématique du Fonds Anne Frank. 

 

« La bataille qui a lieu autour de l’allongement des droits, et la manière dont c’est fait relève de l’aberration. On parle d’un contexte spécifique, 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec une multitude de textes qui sortent. Je trouve simplement inconcevable que Mein Kampf puisse être élevé au domaine public, et qu’au nom de ce qui semble bien être des intérêts mercantiles, qu’Anne Frank n’y accède toujours pas », expliquait-il à ActuaLitté.

 

Et joignant le geste à la parole, comme il l’avait assuré, ce 1er janvier, il a communiqué les textes en version originale – néerlandais – directement depuis son site, Affordance

 

En 1945 une jeune fille qui n’avait pas encore 16 ans est morte du typhus au camp de concentration de Bergen-Belsen, moins de 3 semaines avant que ce camp ne soit libéré. Elle avait laissé derrière elle un journal. Son journal. Ce 1er janvier 2016, 70 ans après la mort d’Anne Frank, parce que ce délai est suffisant et parce qu’il est légal, ce journal, son journal entre dans le domaine public. Il appartient à chacun. Et c’est à chacun d’en mesurer l’importance.

 

 

Son mouvement a été suivi par la députée du Calvados, Isabelle Attard, qui a également pris position en faveur de cette diffusion large. Et de souligner : 

 

Combattre la « privatisation de la connaissance » comme le disait Aaron Swartz est entièrement d’actualité. La création, les contenus, valent de l’or et les Google, Amazon & Co le savent parfaitement. Leur obsession est bien de mettre la main sur la plus grande quantité de contenus et de monnayer l’accès à cette immensité culturelle. Ne soyons pas naïfs au point de croire que cette privatisation est « pour notre bien », et protégeons le Domaine public en lui donnant une définition positive !

 

Impossible, donc, de supporter les tentatives du Fonds Anne Frank, pour exploiter cet ouvrage qui appartiendrait à chacun, désormais. 

 

"Une question d'argent"...

 

Un peu partout sur la Toile, les fameux fichiers ont été essaimés, tant par solidarité que pour refuser au Fonds le pouvoir de monopoliser la connaissance, le savoir. Évidemment, le texte en néerlandais ne sera pas accessible à tous, et il faudra encore procéder à sa traduction pour lui garantir une plus large diffusion en France. 

 

 

 

Auprès de l’AFP, le Fonds, situé en Suisse, à Bâle, a tenu à rappeler que la diffusion de ce document était illégale, puisque selon leurs calculs, la fin des droits est estimée à 2037. En effet, une version intégrale de l’œuvre a été publiée en 1986, et serait protégée pour une cinquantaine d’années de plus, suivant un calcul joliment alambiqué, et assaisonné de mauvais esprit. 

 

« Si la préoccupation du Fonds Anne Frank était vraiment de protéger sa mémoire contre les négationnistes, les réécritures révisionnistes, il n’y aurait pas de problème, puisqu’ils ont toujours le droit moral. Si quelqu’un salit la mémoire d’Anne Frank ils pourront faire un procès, cela ne change rien. Cela prouve que c’est une question d’argent », poursuit la députée du Calvados, auprès de l’AFP. 

 

En dépit des courriers d’intimidations reçus, Olivier Ertzscheid et d’autres avec lui, se sont donc exécuté, au nom de ce que « la mémoire appartient à tous, et celle que porte le Journal mérite d’être sanctuarisée par l’entrée dans le domaine public ».

 

 

 

Plusieurs sites néerlandais proposaient déjà une version, souvent en PDF, du Het Achterhuis, depuis plusieurs années – il s’agissait alors de copies numériques totalement illégales. Le document était en effet amplement contrefait, depuis plusieurs années : cette nouvelle diffusion du texte original, massivement partagée, ne manquera de mettre un peu d’animation en ce début d’année.

 

Reste à voir comment se positionnera l'actuel éditeur français, Livre de poche, si une traduction vient se présenter sur le marché, tant en numérique, qu'en impression à la demande ? Le Journal représente une véritable manne financière, et les droits liés à l'oeuvre se déclinent en adaptation cinématographique, théâtrale, etc. Sera-t-il supportable d'accepter cette perte ?

 

Soulignons cependant que le tribunal d’Amsterdam a accordé, contre la volonté des ayants droit, la possibilité de copier le texte du Journal, à des fins scientifiques. « Dans sa décision, le tribunal a pris en considération deux droits fondamentaux : les intérêts du Fonds pour le maintien des droits de propriété intellectuelle et la liberté de recherche scientifique. » Si les textes originaux sont entrés dans le domaine public, ceux parus en 1986 ne devraient pas y accéder avant plusieurs dizaines d’années.