Théorie des jeux : Jane Austen reine de la manipulation sociale

Nicolas Gary - 25.04.2013

Edition - International - Jane Austen - théorie des jeux - manipulation stratégique


Jane Austen, maîtresse des codes et usages amorçant l'époque victorienne, mais également parodique et critique sur le rôle de la femme... tout cela est bien connu. En revanche, sortir de la fiction romanesque pour envisager que les livres de la romancière soient des sources d'inspiration pour des réflexions géostratégiques et politiques. 

 

 

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Daz Smith (CC BY-SA 2.0)

 

Michael Chwe, professeur agrégé de sciences politiques de l'université de Californie, sortait d'une séance de cinéma, voilà huit ans. Il avait vu le film Clueless, sorti en 1995, et basé sur le roman Emma, de Jane Austen. Une adaptation qui lui a inspiré un ouvrage, Jane Austen, Game Theorist, dans lequel il développe l'intelligence stratégique des personnages d'Austen. 

 

« Ce film tournait entièrement autour du sujet de la manipulation. J'ai toujours enseigné que la théorie des jeux est une chose mathématique. Mais quand on y pense, les gens ont envisagé l'approche stratégique depuis longtemps. » [NdR : Game Theory, ou Théorie des jeux, modélisation mathématique des interactions rationnelles entre personnes - et irrationnelles.  L'objectif de la théorie des jeux est de modéliser ces situations, de déterminer une stratégie optimale pour chacun des agents, de prédire l'équilibre du jeu et de trouver comment aboutir à une situation optimale.] (voir Wikipedia)

 

Mise en pratique 150 ans avant la formulation

 

C'est de cette définition que M. Chwe est parti pour envisager que Jane Austen n'est pas simplement une auteure appliquant la théorie des jeux, avant même sa formulation. « Toute personne intéressée par le comportement humain devrait lire Austen, parce que son programme de recherche présente des résultats. » Relativisons toutefois : le livre de M. Chwe est à la recherche universitaire ce que Orgueil, Préjudices et Zombies était au roman original de Jane Austen, justement. 

 

La théorie des jeux remonte à 1944, avec la publication de von Neuman, qui imagine les interactions humaines comme une série de mouvements visant à maximiser les récompenses obtenues par leurs actions. Depuis Theory of Games and Economic Behavior est devenu une grille de lecture appliquée à différents champs comme l'économie, la biologie ou les sciences politiques. Les comportements prédateurs, la surenchère nucléaire ou le devenir des mouvements de protestations, quels qu'ils soient, passeraient ainsi au crible de cette approche.

 

Sauf qu'avant von Neuman, Jane Austen aurait déjà conceptualisé cette pensée, au point que les théoriciens modernes se retrouveraient dans les sillons qu'elle aurait tracés un siècle et demi plus tôt. 

 

Partie d'échecs victoriens

 

Dans son niveau le plus élémentaire, la Théorie des jeux évalue les choix qui s'offrent à deux (ou plusieurs) personnes, dans une situation X. On assigne alors une valeur numérique aux bénéfices que tirerait de ses choix chaque personne. Souvent, le choix le plus profitable s'opère au détriment de la seconde personne - et parfois, il s'avère que des avantages inattendus pour l'une et l'autre découlent des choix réalisés. 

 

En somme, on opérerait des choix en anticipant ce que les autres pourront en retirer, comme dans une partie d'échecs. Et au travers de ses six romans, Jane Austen aurait développé ce concept, d'une manière bien plus littéraire que von Neuman 150 ans plus tard. 

 

Prenons un exemple : Mme Bennet, dans Pride and Prejudice, souhaite marier ses cinq filles, et envoie Jane dans une propriété voisine, alors qu'une tempête s'approche. « Mme Bennet sait très bien qu'en raison de la pluie qui arrive, les hôtes de Jane l'inviteront à passer la nuit chez eux, optimisant ainsi le temps qu'elle passera devant Charles Bingley, célibataire à prendre, que Jane épousera par la suite », analyse Chwe. 

 

Et les motifs se retrouveraient démultipliés dans tous les autres ouvrages, autant que dans ce roman lui-même. 

 

Aristocratie rurale et Guerre froide

 

Autre exemple : Lady Catherine de Bourgh demande à Elizabeth Bennet qu'elle n'épouse pas M. Darcy. Elizabeth refuse de le promettre, et Lady Catherine rapporte à M. Darcy l'insolence de la jeune fille, sans se rendre compte qu'elle joue le jeu d'Elizabeth. En relatant leur conversation, Catherine passe le message à Darcy qu'Elizabeth est toujours intéressée par un mariage. Bingo. 

 

Or, à aucun moment Catherine n'envisage qu'Elizabeth, qui lui est socialement inférieure, puisse la manipuler - et c'est là que tout le vice jaillit. Mais surtout, elle est incapable d'envisager que M. Darcy a toujours des sentiments pour Elizabeth, et qu'elle sert de véhicule-messager entre les deux. Ses efforts pour les séparer finiront par lui exploser au visage... 

 

Selon les études de Chwe, une cinquantaine de cas de manipulation sont développés dans les romans d'Austen. Et en constatant que Pride and Prejudice compte parmi les 200 meilleurs romans de langue anglaise, on se demande comment le peuple britannique n'a pas été mentalement construit autour de ces concepts. 

 

Or, la théorie des jeux a commencé à prendre une importance capitale durant la Guerre froide : les puissances nationales, le bloc de l'Est et celui de l'Ouest, ont rivalisé de manipulation, de désinformation et de tentative d'anticipation des actes de l'ennemi. Le positionnement des têtes nucléaires, par exemple, est typique de ce que la théorie pointe. « La théorie des jeux peut être associée à la stratégie hégémonique de la Guerre froide, mais c'est aussi l'une des armes originelles des faibles » pour se battre.

 

Dans les personnages de Jane Austen, chacun campe une facette, réunissant des compétences propres : fougue et intelligence chez Elizabeth Bennet, calme et sang-froid pour Elinor Dashwood dans Sense and Sensibility, etc.  

 

Chwe a baptisé l'ensemble de cette théorie de jeux moderne Cluelessness. Très scientifique, bien entendu. 

 

Et voici la vidéo de présentation, aimablement signalée par l'auteur du livre dans les commentaires :