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Théorie du complot : Amazon, victime de l'édition américaine ?

Nicolas Gary - 26.05.2014

Edition - International - Hachette Book Group - médias internationaux - Amazon ce monstre


Depuis plus de deux semaines maintenant, Amazon et Hachette se livrent une jolie guerre des nerfs : le premier met la pression au second pour obtenir de lui quelque chose. Si le second a confirmé qu'il y avait un problème, personne ne sait exactement de quoi il en retourne, et pas plus les auteurs qui sont pris dans un tir croisé entre leur éditeur et l'un de ses revendeurs. Mais une voix vient de s'élever, pour douter de tout ce qui se passe réellement.

 

 

Frankfurt Buchmesse

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

David Gaughran n'est pas vraiment un novice dans le monde de l'édition, pas plus qu'il n'est né de la dernière pluie. « Il y a beaucoup en jeu dans ces négociations, pour les deux parties. Chacune peut perdre des millions et des millions de dollars en fonction de ce que ce co-op va coûter [NdR : le co-op, c'est le placement des produits dans les magasins, même numériques], et le pourcentage de réduction sur le prix qui sera convenu avec le détaillant », assure-t-il. Parole sage, mais la suite est plus intéressante encore. 

 

Le problème ne découle pas de l'un ou de l'autre côté, exclusivement. Notons que les auteurs indépendants ne peuvent pas profiter de l'option Précommande, que l'éditeur s'est dernière vu supprimer. Amazon, à ce titre, joue sur le fait que les indépendants pourraient ne pas être en mesure d'assurer les livraisons. Et si c'était le même problème pour Hachette : le groupe aurait-il de réels problèmes pour approvisionner le marchand ? Difficile à croire, n'est-ce pas ?

 

De même, il se peut que le litige porte sur les remises exigées, ou le prix que réclame Amazon pour la mise en avant des livres - et qui aurait singulièrement augmenté. Le seul fait est qu'aujourd'hui, on constate ce que fait Amazon, et l'on se dit que Hachette ne peut qu'être la victime de l'opération. Laquelle dure depuis novembre dernier, même si personne n'en avait encore officiellement parlé. Or, si le problème mettait véritablement Hachette en danger, illégalement, le recours à suivre serait celui des tribunaux…

 

Sur le territoire américain, poursuit Gaughran, Hachette Book Group serait le plus petit des puissants groupes éditoriaux. Et à ce titre, Amazon s'en prendrait au plus faible, avant d'attaquer le gros gibier. Mais cette idée n'est pas logique. Le groupe Lagardère, au niveau mondial, ne pèse que 7,5 milliards € contre 75 milliards € pour Amazon, en chiffre d'affaires, certes, mais difficile de lui attribuer une si petite importance. 

 

Quand la presse et l'édition travaillent de concert

 

Et finalement, on retombe dans une logique assez vaste - et un brin étouffante : celle qui rappelle que News Corp, l'empire médiatique de Rupert Murdoch, disposant de multiples quotidiens, possède également HarperCollins, autre groupe éditorial. Que Hachette compte dans l'association internationale des éditeurs, et que Lagardère dispose de plusieurs médias également. Et pourquoi ? Attirer la sympathie du public ? C'est idiot. 

 

Idiot ?

 

Tous les éditeurs américains ont été pris au piège du règlement qu'a imposé le ministère de la Justice  américain : soit passer devant le tribunal, soit payer une amende de plus de 165 millions $, pour échapper au procès. Et ce, parce que les éditeurs et Apple ont été accusés d'entente - et qu'Apple, depuis seul à la barre, a été reconnu coupable.

 

Hachette n'est pas le seul à avoir des problèmes avec Amazon : tous les groupes éditoriaux seront confrontés aux négociations nouvelles avec la firme de Bezos, Penguin Random House , Simon & Schuster , Macmillan et HarperCollins. Et tous, avec six mois de décalage, par rapport à Hachette. Or, chacun aurait intérêt à ce que Hachette l'emporte dans les négociations. 

 

Là où David a raison, c'est que les éditeurs, même à la tête de puissants groupes internationaux - et les exemples cités en sont quelques-uns des brillants exemples - se présentent toujours comme des firmes artisanales, courageuses, qui font leur possible contre le monstre Amazon. Amazon est effectivement un monstre - et un fabuleux communicant au besoin. Mais pas que. 

 

Faisons le compte : Bertelsmann, propriétaire de Penguin, dispose de dizaines de télévisions, de radios et d'importants médias. Pearson, patron de Random House, possède également des parts dans la télé et la radio, en tant que propriété du groupe RTL. Macmillan, appartient au Georg von Holtzbrinck Publishing Group, qui est assez éloigné des médias, à l'exception de Die Ziet (50 %), qui compterait 2 millions de lecteurs. Quant à HarperCollins, même séparé au sein du groupe de Murdoch, il peut se targuer d'appartenir au même collectif que la Fox, the New York Post, the Wall Street Journal. Le tour est assez complet : pour apitoyer, les éditeurs disposeraient de points de relais assez intéressants. 

 

La théorie du complot a toujours quelque chose de bon : elle donne envie de connaître la suite.