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Tipeee, la garantie “salutaire” d'une rémunération mensuelle pour les auteurs

Nicolas Gary - 12.09.2017

Edition - Société - revenus auteur création - Neil Jomunsi Bradbury - publication nouvelles semaine


Le 20 août 2013, Neil Jomunsi se lançait dans une vaste entreprise littéraire : le projet Bradbury, amorcé sur ActuaLitté. Quatre ans plus tard, l’auteur se retrousse les manches, et sur le métier remet son ouvrage. Même mission, même punition : 52 nouvelles en 52 semaines, avec, en plus, un podcast audio... 



 

 

Le projet Bradbury de 2013 s’inscrivait évidemment dans les pas du maître : ray Bradbury avait eu cette approche, limpide : « Écrire un roman, c’est compliqué : vous pouvez passer une année, peut-être plus, sur quelque chose qui au final, sera raté. Écrivez des histoires courtes. Une par semaine. Il n’y a que comme ça que vous apprendrez votre métier d’écrivain. Au bout d’un an, vous serez alors heureux d’avoir vraiment accompli quelque chose. Vous aurez entre les mains 52 nouvelles. Et je vous mets au défi d’en écrire 52 mauvaises : c’est impossible. »

 

Projet Bradbury, Acte II, scène 1

 

Le défi que Neil Jomunsi s’était lancé est donc de retour, avec l’idée de retrouver « l’adrénaline qui me manquait de ces deadlines fixes à respecter ». Tout se déroulera sur Page 42, son site, dans la section dédiée : chaque lundi un nouveau texte accompagné d’une lecture enregistrée sera à découvrir. 

 

Comme une course de fond, l’exercice d’écriture contraint « à maintenir une régularité, comme un sportif qui s’entraîne. À la fin du premier exercice, j’étais parvenu à un niveau de pratique permettant d’écrire sur commande à tout propos ». Et tant pour ne pas perdre l’habitude, que pour la dimension valorisante, 2017 signe donc le grand retour.

 

La nouveauté du podcast répond à plusieurs exigences personnelles : d’abord, le plaisir du son, et de la création d’une ambiance musicale. « Il faut illustrer de façon sonore les textes, et le défi n’est pas des moindres. » Ensuite, répondre à une demande explicite : « Quand je me suis mis à réaliser des versions audio, j’ai découvert de nouveaux lecteurs, des gens qui ne lisaient pas les textes écrits, mais appréciaient manifestement la lecture. » 
 

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Conquérir des lectorats nouveaux, avec une idée dynamique et stimulante, difficile de faire plus belle promesse. Dans le même temps, les textes publiés sur Page 42 sont en licence Creative Commons – réutilisation possible, même commerciale : il suffit de citer la source. Seules les illustrations de l’artiste CH. sont placées en CC BY SA.




 

Une version ebook sera proposée, mais uniquement aux personnes qui suivent le projet via Tipeee et comptent parmi les financeurs. « Cette fois, j’avais moins envie de me préoccuper des questions marketing, et de faire une plus grande place à la diffusion. » D’ailleurs, le simple fait de vendre avait exercé une certaine contrainte : « Je me forçais, parce que je vendais les textes à 1 €, à proposer une quantité minimum. Je m’imposais 25.000 signes, pour ne pas décevoir celui qui achèterait... » 
 

Vivre de sa plume, encore difficile, mais...

 

Résultat parfois contre-productif. Cette année, les textes sont gratuitement proposés, et, finalement, les soutiens passent par la plateforme Tipeee. Après deux années d’utilisation, cette dernière rapporte mensuellement 349 € à Neil. Une somme versée grâce aux contributions des internautes lecteurs, sensibilisés et sensibles à la démarche.

 

« J’ai pu atteindre les 370 € de versements mensuels, mais je suis aussi descendu sous la barre des 300 €. Les lecteurs vont et viennent : parfois, ils m’expliquent dans un petit message qu’ils sont courts ce mois-ci, et qu’ils retirent leur financement. Qu’ils le reprendront le mois prochain ! C’est un peu comme si les abonnés de Libération laissaient un mot pour dire qu’ils ne peuvent pas payer leur abonnement ce mois-ci... »

 

Mais dans l’ensemble, Tipeee génère une certaine fidélité, et la plateforme en soi n’y est pas étrangère. « C’est une question de simplicité : Tipeee, c’est un portail unique, qui porte un message simple, celui de la rétribution, pour un travail, d’un utilisateur. Cela se distingue tout à la fois du salariat et du droit d’auteur : comme les montants découlent de la volonté de chacun, un autre type de relation se forge. »




 

Et pour cause : Tipeee induit la possibilité que la création puisse prendre du temps, et l’outil permet alors de rémunérer un créateur. Suivant un modèle de versement mensuel ou de paiement à l’acte – chaque fois qu’un contenu est posté. « C’est encore marginal pour les auteurs du livre, parce qu’originellement, ce sont les Youtubeurs qui en profitent le plus. D’ailleurs, je m’y suis lancé quand j’ai commencé mes propres vidéos », explique Neil Jomunsi. 

 

Les soutiens financiers peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros mensuels, dans le cas de grandes stars, dont la popularité, de par la publication de vidéos, fait augmenter la cagnotte. « C’est un modèle fragile, certes, mais salutaire et pas plus fragile que le paiement de droits d’auteur pour le livre. » Les Tipeurs, ceux qui participent et financent, reçoivent des contreparties de la part de l'auteur qu'ils suivent, tout comme le modèle du financement aprticipatif. À la différence près qu'il ne s'agit pas d'opération ponctuelle, mais d'un paiement régulier.
 

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Après tout, un calcul lissé sur l’année, de 349 € mensuels représente 4188 € par an. Soit près de 3000 ventes de livres pour un auteur, qui percevrait 8 % de droits d’auteur. En 2015, on comptait 1700 auteurs qui percevaient 7300 € de revenus mensuels. Mais la grande différence avec Tipeee, c’est que l’on perçoit dès le premier mois – contrairement à l’édition qui ne reverse les montants qu’après un an... 

 

Et comme le segment des auteurs qui vendaient auparavant entre 3000 et 8000 exemplaires décline de plus en plus, finalement, les montants perçus via Tipeee n’ont rien de ridicule... 
 

La régularité des revenus face à la reddition annuelle de compte
 

Pour exemple, Samantha Bailly, très présente sur Youtube, bénéficie d’un versement de 410 € mensuels, avec, cependant, moins de tipeurs que pour Neil Jomunsi. Pour cette auteure, dont le dernier roman À durée déterminée, est sorti en mars aux éditions Lattès, Tipeee incarne une solution intéressante, car complémentaire. 

 

« Dans les contreparties que j’ai mises en place, c'est celle à 35 € qui est la plus sollicitée. L’argent collecté chaque mois me permet de réinvestir dans du matériel vidéo pour la chaîne Youtube que j’anime, tout en renforçant le lien avec les lecteurs devenus contributeurs, différemment. »

 

Dans les faits, les tips – ou pourboires en version française – de 1 ou 2 € n’ont pas vraiment pris, alors que c’est la base du modèle de Tipeee. « Le premier mois de lancement, j’avais collecté plus de 700 €. Je n’en revenais du soutien que j’avais alors reçu ! » 
 

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Présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, Samantha Bailly a également un autre regard sur ce principe de rémunération. « Cela devient une évidence pour les auteurs : la reddition de compte annuelle provoque des situations invivables. Il devient vital que l’on instaure une régularité dans les versements. Cela participe d’une professionnalisation des auteurs, et de la manière dont toute la chaîne perçoit notre métier », pointe-t-elle.

 

Complément de revenus ou source directe de revenus, Tipeee apporte indéniablement une nouvelle perspective. Et pourquoi pas, un modèle vertueux contre la précarisation des auteurs ?

 

 

 

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