Tirez donc sur la librairie, bientôt, il n'y en aura plus

Clément Solym - 03.01.2012

Edition - Librairies - librairie - show-room - vente


Alors que les inquiétudes des librairies d'outre-Atlantique et d'outre-Manche avaient quelque chose de particulièrement légitime, certains songeaient encore, l'oeil amusé, à cette pratique infâme : se rendre en librairie pour repérer les bons livres - voire, se les faire conseiller - et repartir les commander depuis internet...

 

Chez nos voisins britanniques et chez les Américains, la pratique semblait tout à fait normale : les livres n'ont pas de prix unique, et donc les revendeurs sont libres de pratiquer les tarifs qu'ils souhaitent. À ce titre, n'importe quelle grosse chaîne peut faire une concurrence lourde à un petit indépendant, et rapidement, le mener à la faillite. Mais en France...

L'autre jour, vers 15 heures, je m'approche de ma librairie et j'aperçois une jeune femme qui mitraille ma vitrine de Noël avec son iPhone. J'engage la conversation et lui demande l'intérêt qu'elle peut bien y trouver. « Je photographie les couvertures des livres qui m'intéressent pour pouvoir les commander sur Internet », me dit-elle. 

 

Le récit vient de Patrick Bousquet, libraire à Paris (librairie Nordest), et publié dans Libération

 

Une récidive, puisque ce même Patrick Bousquet était intervenu, toujours dans Libération, mi-décembre. « Nous, libraires, nous voulons croire à la noblesse de notre métier, à son rôle indispensable dans la diffusion de création littéraire et de la pensée. Nous sommes convaincus que notre métier a un avenir. » 

Constat désabusé : « Soyons clairs : les consommateurs sur Internet veulent le beurre et l'argent du beurre, mais ils ont de plus en plus tendance à négliger la crémière. Bientôt, la dame de l'autre jour ne trouvera plus de vitrines à photographier, l'amateur de guitares trouvera moins facilement de bons professionnels pour l'orienter. »

 

 

C'est que la pratique a quelque chose de passablement délirant, si l'on devait rester pragmatique. En fait, la loi sur le prix unique du livre fait en sorte que, acheté sur tel site de vendeur en ligne ou dans une librairie - et raison de plus si l'on est devant l'établissement - le livre a le même prix. Exactement le même prix. Vire-t-on à la plus complète schizophrénie ? Pas tout à fait. 

 

Cette méthode de garder en mémoire en photographiant - c'est-à-dire, de ne justement pas garder en mémoire, mais à confier à son téléphone le soin de s'en souvenir pour nous - c'est une consommation comme une autre. On fait la même chose avec les liens que l'on consulte sur Twitter : ils sont marqués en favoris, plutôt que d'être lus sur l'instant. On les dévorera plus tard, comme ces livres que l'on achètera bien au calme, dans le chaud de son appartement, devant son écran.

 

Patrick Bousquet poursuit : 

Résumons-nous : les éditeurs imposent aux libraires des conditions commerciales insuffisantes à leur survie ; les loyers des centres-villes deviennent peu à peu inaccessibles au commerce de livres, trop faiblement rentable ; les grandes enseignes culturelles se multiplient et continuent d'exercer une forte attraction ; une partie des lecteurs se met à préférer la relation virtuelle à l'échange «charnel», intellectuel ou de simple bon voisinage ; les «tablettes» menacent d'envahir la planète Gutenberg… Et voilà que l'État profite de ce moment critique pour imposer, sans la moindre négociation, une augmentation de la TVA sur le livre de 5,5 à 7 % !

 

Ah, la TVA, la fameuse, qui va mettre en péril plus encore les établissements. Il aurait été appréciable qu'un libraire signale également que certaines maisons ont pris pour commode d'augmenter le prix de leurs livres de 1,5 voire 2 €, tout simplement, plutôt que de s'enquiquiner avec un calcul savant d'une hausse de 1,5 %. Mais enfin soit. Si le propos sur la hausse de la TVA a agité doucement l'opinion publique, plus sensible à se dire que le prix de sandwichs dans les boulangeries va augmenter, l'épisode du show-room est tout de même plus marquant encore. 

 

Le New York Times avait déjà tiré la sonnette d'alarme, début décembre. Il se trouvait même des clients qui entrent, papier à la main, pour demander des conseils, et qui concluent la conversation avec le libraire qui leur a accordé du temps par : « Merci, je vais les chercher sur Amaz... » (voir notre actualitté

 

La mode du vol de livre par photo interposée

 

Mais alors quoi ? Tout un phénomène, toute une tendance, qui s'impose progressivement ? Et pendant ce temps-là, Amazon qui invente l'application qui incite à aller dans les magasins pour ne rien acheter et au contrairement profiter d'une remise sur le produit repéré, scanné, désiré... mais en ligne acheté ? 

 

Une sénatrice du Maine avait donné de la voix, pointant une pratique anticoncurrentielle qui représentait « une attaque contre les commerces de rue, qui emploient nos travailleurs dans nos communautés ». Et de réclamer à Amazon de faire cesser cette campagne de promotion lancée samedi. « Les petites entreprises se battent chaque jour pour rivaliser avec les grands détaillants, comme Amazon, et inciter les consommateurs à venir pour inspecter ces commerces de proximité va trop loin. »

 

Rien n'y fit, l'application n'a même pas été effleurée. Que faire, pour ces consommateurs en France déboussolés, au point de croire que c'est moins cher chez A...zon ? Rien, probablement. Ou alors un soulèvement général des libraires ? Peut-être. Des services additionnels ? Pourquoi pas ? Un commerce de proximité ? Ce n'est pas ce que cette consommatrice souhaitait, avec son petit appareil photo, pour mémoriser les livres à acheter plus tard. En fait, c'est tout une économie qui change. Et face au changement, on en arrive à se sentir impuissant...

 

Bibliodiversité, ça vous parle ? Alors écoutez...

 

« Nous, les libraires indépendants, nous essayons de bâtir un commerce connecté, durable, personnifié. Avec des librairies qui veulent plus que jamais apporter une réponse humaine, territoriale, sociale. Avec des sites pensés comme des extensions de nos magasins, autour de la notion de partage, de mutualisation, de médiation. Nos livres sont à quelques pas de chez vous, disponibles immédiatement ou sous 48 heures.


Partez à la rencontre d'authentiques personnes, de commerçants de centre-ville, dans des lieux propices à l'échange, là où travaillent des libraires passionnés, dénicheurs de talents. Soyez curieux de la "bibliodiversité", rencontrez des auteurs, flânez là où les conseils ne sont pas formatés. Et n'oubliez pas que, depuis trente ans, le prix du livre est fixé par l'éditeur, donc, sur la Toile comme ailleurs, choisissez à qui vous l'achetez ! »

 

Ainsi Renny Aupetit, libraire du collectif Librest revendique-t-il la force de son métier, dans une tribune

 

Peut-être surtout que, tant qu'il y aura des passionnés, internet n'aura pas tout gagné... Et qu'on n'aura pas à faire appel à Superman...




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