Toni Morrison : 'Les policiers sont mal formés, corrompus et protégés'

Clément Solym - 16.04.2012

Edition - Société - Toni Morrison - Trayvon Martin - Home


La grande dame des Lettres américaines publie un nouveau roman, Home, 42 ans après sa première publication. Dans un long entretien pour la Guardian, Toni Morrison revient sur sa carrière, ses combats, mais aussi sur la campagne présidentielle US et l'affaire Trayvon Martin : rien n'a changé depuis la ségrégation ? À peine. Morceaux choisis, plus proches de Born in the USA que de The Star-Spangled Banner.

 

Le journaliste du Guardian a cru mal tomber : juste après le déjeuner, au moment où les octogénaires sombrent avec délices dans un sommet post-sustentation bien mérité. Il n'en a rien été, et, après avoir admis s'accorder de temps à autre une sieste, Toni Morrison aborde le contexte de son dernier roman, Home, dont l'action se déroule juste après la Guerre de Corée : « J'ai essayé de casser cette image des années 50 heureuse, confortable, qui appelle la nostalgie. Mad Men. Pitié. Il y a eu une guerre terrible, 58 000 personnes ont été tuées. Il y avait McCarthy. »

 

Toni Morrison, en 2008, à New York (source : Wikipédia)

 

 

Toni Morrison est de ceux et celles qui proposent un autre discours que la version officielle : employée comme domestique dans la maison d'une famille blanche alors qu'elle se faisait encore appeler Chloe Wofford, Morrison commence à écrire à l'âge de 39 ans, et réussit à éviter la ringardise des porteurs de cause : Black Power, féminisme et soutien à Obama, l'auteure en sort indemne. « Je me suis sentie très patriotique à l'investiture d'Obama. J'étais comme une gamine. Les Marines, les drapeaux, ça me semblait beau... Digne. Ça n'a duré que quelques heures, mais j'étais impressionnée par cette musique que je n'ai jamais vraiment aimé - God Bless America est une chanson un peu nulle, pas très belle. Mais je l'ai vraiment ressentie, pour une minute. »

 

De toute évidence, le Prix Nobel reçu en 1993 par Morrison n'est pas parvenu à l'institutionnaliser. Alors que Bill Cosby abordait récemment l'affaire Trayvor Martin - ce jeune homme noir tué par un blanc armé se justifiant de la légitime défense - du point de vue de la législation sur les armes, Morrison jette un pavé dans la mare, et tout le monde est éclaboussé par un racisme souterrain, mais impitoyable : « Ils répètent que nous devons avoir un débat national sur la notion de race. Et bien, le voilà... Les policiers sont mal formés, corrompus et protégés, et ils en profitent. Tout le temps. Pas toute la police bien sûr, mais le système lui-même est très protecteur. Donc oui, ils vont tous mentir et se couvrir. »

 

L'auteure est également revenue sur les lapsus linguae des candidats républicains à la présidence des États-Unis : façon clip de rap, Santorum avait fourché sur le mot « nègre » pour désigner Obama, tandis que les autres prétendants n'étaient pas en reste. « À l'époque, ils disaient le « nègre du gouvernement » quand les Noirs avaient un emploi au bureau de poste. Et c'est ce qu'il a voulu dire. [...] Je suppose que c'était pire en Afrique du Sud avant Mandela, mais je ne peux plus le supporter. » La loi « Stand your ground », qui autorise l'autodéfense armée, sonne comme la défaite de la démocratie, et l'accusation de « meurtre au second degré » comme un honteux compromis.