Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Torticolis et frères : “Nous faisons des livres avec de l'émotion et de l’humain”

Nicolas Gary - 29.04.2017

Edition - Les maisons - éditeur Torticolis et frères - livres liberté publication - humain émotion édition


La maison Torticolis et frères a été fondée en 2012 par deux enseignants de littérature. Basée à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel), elle publie des coups de cœur, sans a priori, où l’émotion et l’humain priment. « Nous sommes des aliens depuis la naissance. Pas grand-chose n’a changé maintenant que nous sommes éditeurs », expliquent les fondateurs.


Les stands les plus insolites
ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

Au commencement était le verbe, dans l’édition, la chose est classique : Torticolis et frères a ainsi débuté avec la traduction d’un texte écrit par un Suisse alémanique : Redémarrer la Suisse, écrit sous le pseudonyme de PM. Alexandre Correa et Tristan Donzé, les fondateurs, n’avaient alors qu’une idée vague de ce que pouvait être l’industrie du livre. D’ailleurs, cinq ans plus tard, ils ne s’en préoccupent pas beaucoup plus.

 

« Alexandre avait déjà publié un livre dans une autre maison, et il a finalement décidé de sortir son prochain livre dans notre maison : c’était plus simple. Ça coulait de source en fait », explique Tristan Donzé. « Torticolis et frères, ça a commencé un soir où l’on se demandait ce que l’on pouvait trouver d’amusant à faire. Et comment renouer avec le livre, par rapport à nos métiers. »

 

Sérieusement légers, tout un programme
 

La maison se développe, mais très loin des sentiers battus. En fait, elle trace son propre sillon. « Le projet, c’est de se faire plaisir, de sortir des livres qui nous stimulent : on vit l’édition avant tout. Et cinq ans plus tard, je suis toujours admiratif de l’implication des gens qui écrivent, tout le cœur qu’ils mettent à l’ouvrage », poursuit Tristan Donzé.

 

Avec un catalogue de 34 titres, et cinq à six publications par an, Torticolis fait tourner la tête. « Rien n’est plus sérieux que d’être léger », reprend Alexandre Correa. Mais surtout, rien n’est plus important que de rester totalement libres de ses actions. « On recherche des livres qui parlent avec authenticité et émotion, et une certaine maladresse parfois, de tout ce qui est humain. Les livres universels, les récits bien policés ou la langue trop bien ciselée et sans profondeur, on n’en veut pas. »

 

Une liberté communicative : les auteurs signent avec eux un contrat qui fait un paragraphe. En substance, il dit que le livre est imprimé et commercialisé par Torticolis, avec des droits reversés sur les ventes. « Mais si on leur fait une meilleure offre ailleurs, on les encourage fortement à accepter. Ils sont libres d’aller et venir. Qui on serait pour emprisonner les ouvrages et les auteurs ? »

 

Torticolis, c’est la fraîcheur et l’enthousiasme, comme peut l’incarner l’histoire du livre de Nicole Kranz, BullShit. « Ce livre a eu toute la presse suisse, parce qu’il traitait d’un sujet de société, les pervers narcissiques. Elle nous avait envoyé son livre, à nous seuls, parce qu’elle voulait être chez Torticolis. Et comme ça a marché, on nous a accusés de faire du commercial. C’est faux : on a juste trouvé son sujet passionnant… parce qu’on ignorait totalement ce que c’est qu’un pervers narcissique », rigole Tristan Donzé.

 

On lit alors dans leurs parutions des histoires d’antihéros, des textes aussi riches que différents. Grand Bazar de Cédric Matthey et Anaïs Pautus en est un exemple flagrant. « C’est un livre qui est illustré par ma belle fille, et qui raconte des moments de vie : mis bout à bout, ils font des existences », nous raconte l’auteur, café en main, sourire aux lèvres. 

 

Torticolis revendique ainsi la plus belle des lignes éditoriales : « Des livres où il y a de l’humain. Et des auteurs dont on découvre l’être à travers la lecture. On aime redevenir gamins avec nos livres. »

 

Distribués et diffusés en Suisse par Heidifusion et Pollen pour la France, les deux éditeurs avaient l’intention d’assumer cette partie eux-mêmes. « On a cédé devant la quantité de boulot à investir », reconnaît Tristan Donzé. Ce qui ne les empêche pas de tout réaliser par eux-mêmes : « Nous avons appris la mise en page, la typo, la fabrication des livres, tout en fait, parce que l’on ne connaissait rien. »
 

"Notre identité, c’est d’aller à la rencontre des autres "

 

Maison hors normes, ne leur demandez pas d’aller occuper les réseaux sociaux, « une photo publiée, ça ne reflète pas notre identité : vous venez au Salon de Genève, où l’on a un stand depuis cinq ans, et vous nous rencontrez, on vous offre un café, on discute, et même de nos livres si ça vous tente », rigole Alexandre Correa. Pareil pour le marketing ou le livre numérique : « Je crois que ça ne nous intéresse pas, en fait. »

 

Tous deux se reconnaissent volontiers un plaisir de la vente, mais pas à n’importe quel prix : celui qu’ils estiment juste, acceptable. « En librairie, on passe ou on casse, mais personne n’est indifférent. C’est tant mieux, on travaille avec les gens qui apprécient nos livres. Pour les autres, c’est tant pis. »

 

À l’occasion du Salon du livre de Genève, les éditeurs proposent d’ailleurs un prix unique : 10 CHF pour un livre. « C’est une opération spécifique, parce que le coût de la distribution n’existe pas sur le salon. On a de toute manière toujours cherché à avoir des prix bas, le plus possible alignés sur ceux français. »
 

 

 

Leur stand, cette année, est d’ailleurs à ne pas manquer : pour les cinq ans de la maison, il fallait marquer le coup avec cette sorte de devanture de food truck ou de baraque de chantier. Avec toute la signalétique indiquant que rien n’est jamais achevé : le travail se prolonge constamment. « Il fallait quelque chose qui soit un vrai reflet de notre maison. Notre identité, c’est d’aller à la rencontre des autres », s’accordent-ils.

 

Cette année, leurs élèves ne sont pas venus leur rendre visite. « Pas grave ! » Pourtant, leur expérience d’éditeurs ne manque pas piquer la curiosité. « Ils nous demandent combien gagnent les auteurs, comment fonctionne ce métier, les dimensions techniques. Et puis surtout, pourquoi on continue d’être profs. Les élèves sont souvent interloqués par la question des revenus des auteurs et le montant de leurs revenus », pointe-t-il.

 

Et pour être au plus près des scolaires, tous deux l’affirment : les jeunes ne lisent pas moins. « C’est surtout qu’on leur pourrit le cerveau, on les sclérose, par une fixité dans la manière de penser. En fait, on arrive à les dégoûter de lire, et tant qu’ils n’ont pas un classique du XIXe siècle, personne ne considère qu’ils lisent. » On parle trop de comment lire et comprendre : « Quand un élève entend un cours pendant 4 heures sur un auteur, c’est normal : il n’a pas envie de l’ouvrir. Qui va voir un film qu’on lui a raconté de fond en comble ? »