“Tout argument contre la traduction se résume en un seul : elle n’est pas l’original ”

Claire Darfeuille - 16.11.2017

Edition - International - Assises de la traduction - traduction littéraire - assises traduction Arles


Forte affluence à la 34e édition des Assises de la traduction littéraire d’Arles qui se sont closes dimanche 12 novembre. Les ateliers — ouverts à tous — ont fait le plein, notamment en raison des partenariats noués avec les universités qui drainent un nouveau public d’étudiants. Les conférences et tables rondes sur le thème des « Infidélités » ont aussi séduit un large auditoire, cœur oscillant entre belles infidèles et étrangères rebelles.

 


 

C’est depuis plus de 30 ans le rendez-vous incontournable des professionnels de la traduction littéraire. Du 10 au 12 novembre, les Assises d’Arles ont reçu près de 400 visiteurs, dont une large part de traducteurs et professionnels du monde du livre, pour une série de conférences, tables rondes et ateliers de traduction ouverts à tous, sur inscription. Parmi le public, les fidèles de la première heure ont pu remarquer un nombre croissant de jeunes traducteurs et d’étudiants en master de traduction grâce aux partenariats noués avec une dizaine d’universités, et 20 % d’Arlésiens, selon l’Association pour la promotion de la traduction littéraire qui organise la manifestation. 

 

Traduire les tweets de Trump ou les vers de Pouchkine 

 

Les 14 ateliers de traduction, bien que l’offre en ait été augmentée depuis l’an passé, ont affiché complet, quelles que soient les langues abordées. Ainsi, l’atelier de Laurence Sendrowicz, traductrice de l’hébreu, ouvert aux non-hébraïsants, permettait de plonger dans cette langue non vocalisée à l’écrit (pas de voyelles), lue de droite à gauche, qui ne connaît pas de conjugaison du verbe « être » et « avoir » au présent et dont les articles possessifs sont sexués (et liés aux possédants) de telle sorte « qu’il est parfois bien difficile, quand l’on traduit en français les scènes d’amour de marquer à qui appartient la jambe ou le bras », s’amuse Laurence Sendrowicz.

 

Salle pleine également pour soumettre les « meilleurs tweets » de Donald Trump aux contraintes de l’Outranspo — Ouvroir de Translation Potencial — et à leurs travaux de endo-néo-anto-micro ou sonotranslation, ou encore face à Bernard Kreise, traducteur du russe, qui avait apporté plusieurs traductions en français, mais aussi en italien et en anglais, du premier chapitre de Eugène Onéguine. Comment rendre en français, rimé ou non selon les traducteurs, l’absolu naturel et l’infinie poésie de la langue de Pouchkine ? Que privilégier : le ton, le rythme, l’histoire, le sens… tout cela à la fois ! L’atelier tourne au débat, laissant le vieil oncle et ses principes à son agonie (chapitre 1, en russe).

 

Traduire pour ceux qui ne peuvent lire l’original

 

« Entre deux langues, aussi proches soient-elles (ou semblent-elles être), il existe toujours un abîme et le franchir entraîne toujours les mêmes difficultés », constate Jean-Yves Masson dans sa conférence sur « Faut-il brûler Les Belles Infidèles ? » Le traducteur, éditeur et écrivain qui codirige L’Histoire des traductions en langue française (Éd. Verdier, 4e volume à paraître en 2018) revient sur l’époque où les traducteurs étaient aussi renommés que les auteurs (XVIIe, le siècle d’or), mais où il s’agissait de « traduire pour un lectorat qui n’en avait pas besoin, car il maîtrisait tout aussi bien le grec et le latin ».

 

À présent les traductions sont destinées à ceux qui ne peuvent lire l’original, et s’il est courant d’entendre que traduire implique d’accepter la perte et de faire le deuil du texte premier, le lecteur serait le « veuf inconsolable d’un original… qu’il n’aurait de toute façon pas pu épouser!». Une métaphore en forme de pirouette qui va de pair avec le constat moqueur de Georges Mounin, cité par Jean-Yves Masson : « Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’est pas l’original ».

 

Le texte se révèle dans le passage à l’autre langue

 

C’est avec la notion d’écart et d’entre-deux que François Jullien, philosophe, sinologue et helléniste en charge de la conférence inaugurale, a tenté de cerner l’essence et le processus de la traduction. Il pose qu’il n’existe pas de concept souche en amont des langues, pas d’universalité en deçà de leur diversité.

Aussi, invite-t-il à penser l’universalité « durant l’opération de traduction », dans cet écart entre les langues qui permet de « réfléchir les ressources de sa langue à travers les ressources de l’autre langue, comme en miroir ». Seule cette mise en regard permettrait de révéler « le texte dans son implicite », de « découvrir ses choix » à travers le passage dans la langue étrangère.

 

Mais, une fois posées l’absence d’équivalents et l’impossibilité « ontologique » de toute traduction, il ne reste plus qu’à traduire ; c’est-à-dire à rendre possible l’impossible, ce à quoi s’attellent sans relâche les traducteurs dont le réalisateur Henry Colomer proposait un émouvant portrait dans son film « Des voix dans le chœur, éloge des traducteurs », projeté en avant-première à Arles.

Une heure passée dans l’intimité de l’atelier de trois traducteurs, Sophie Benech, Danièle Robert et Michel Volkovitch, entre le bruissement des feuilles tournées, les silences concentrés, le murmure des relectures et la scansion tapée au coin d’une table qui raconte mieux que tout long discours le lent pas de la traduction.

"Des voix dans le choeur", film documentaire réalisé par Henry Colomer


 

On n’est jamais si bien trahi que par soi-même 

 

Impossible, mais indispensable traduction, donc, qui échappe même aux auteurs qui se traduisent eux-mêmes et « avouent » pour la plupart réécrire plus que traduire, ainsi Waciny Laredj intervenant à la table ronde sur l’autotraduction, se présente-t-il comme un « traducteur repenti » de ses textes d’abord écrits en arabe. Boubacar Boris Diop, auteur sénégalais francophone, qui écrit depuis 2003 également en wolof, milite pour une littérature en langues africaines (lire l’article « Qui a peur du wolof ? ») et maintient dans ses textes en français des termes en wolof non traduits, empruntant le chemin tracé par le Kényan Ngugi Wa Thiong’o avec le kikuyu.

 

Il rappelle que grande est la différence entre celui qui choisit d’écrire dans une autre langue et celui qui y est contraint et que « trop de respect pour l’original rend finalement infidèle au texte ». Face à ce « risque de bégaiement du texte », celui-ci préfère se traduire lui-même « tant qu’il est vivant », parlant d’adaptation plus que de traduction. Un écart (un grand écart !) déjà noté par les participants de l’atelier portant sur les autotraductions de l’écrivaine franco-allemande Anne Weber, les traducteurs ne pouvant prendre une si grande liberté sans risquer le claquage et la chute.

 

Fidélités contractuelles et bonnes pratiques éditoriales

 

Les étudiants des universités d’Aix, Avignon, Bordeaux, Paris VII et VIII, Lyon, Montpellier, etc. présents à Arles et aspirant à embrasser le métier sans jamais trahir sa déontologie ont fait leur miel de toute cette réflexion menée autour de la fidélité au texte, à l’auteur, à soi-même, mais aussi profiter de la rencontre avec leurs aînés organisée le vendredi soir et des informations dispensées par Damien Couet-Lannes, juriste de la SGDL au cours de la table ronde proposée par l’Atlf sur le contrat de traduction.
 

Rencontre professionnelle avec les jeunes traducteurs et les étudiants lors des Assises de la traduction littéraire 2017 à Arles

 

« Droits dérivés ou annexes », « à-valoir » et « compensation intertitres », beaucoup d’étudiants s’avouent perdus devant un jargon auquel ils n’ont pas encore été confrontés et qui pourtant est la garantie des bonnes pratiques éditoriales et ce faisant de la qualité des traductions. « Des modèles de contrats types sont à télécharger sur le site de l’Association des Traducteurs Littéraires de France », signale Corinna Gepner, sa présidente, qui rappelle aussi l’aide juridique mise en place. 

 

Étudiantes et autrices venues de Suisse

 

Parmi cette réjouissante relève, de nouveau l’association « Les Métisseurs de mots » de l’Université de Lyon 2 et, pour la première fois, un groupe d’étudiant(e)s du Centre de traduction littéraire de l’Université de Lausanne, dont beaucoup seront amené(e)s à travailler pour des éditions françaises. Ce fructueux partenariat avec la Suisse aura aussi permis de découvrir lors d’un « juke-box littéraire » deux jeunes autrices suisses, Odile Cornuz et Antoinette Rychner, dont le premier roman Le Prix sera publié en espagnol par la petite maison d’édition mexicaine Abismos.

 

Une traduction entreprise par le traducteur Hugo López Araiza Bravo lors d’un atelier franco-espagnol de la Fabrique des traducteurs d’avril à juin dernier au Collège des traducteurs à Arles. De Neuchâtel à Mexico, le plus court trajet passe parfois par Arles…