Tout Shakespeare dans une pilule : ingérer la connaissance

Nicolas Gary - 14.07.2014

Edition - Société - Nicolas Negroponte - lecture écriture - pilule apprendre


Avaler une petite pilule, pour ingérer le savoir, c'est une nouvelle projection de Nicholas Negroponte, formulée à l'occasion d'une conférence TED, organisée par la fondation Sapling à Vancouver en mars dernier. Le fondateur du magazine Wired, et directeur du Media Lab, au MIT, spécialisé dans l'étude de la communication du futur, avait alors fait une déclaration spectaculaire. Lecture et écriture, contenues dans des comprimés, une solution miracle ?

 

 

 

 

Voici l'heure de la pilule bleue et de la pilule rouge : Nicholas Negroponte est un ponte dans le monde de l'informatique, et pas simplement du fait de ses origines grecques. Professeur et chercheur au célébrissime Massachusetts Institute of Technology, il est également à l'origine du projet One Laptop Per Child, devenu Children Machine 1, puis XO, destiné à équiper les enfants de pays émergents en ordinateurs/tablettes.

 

C'est qu'il ne s'agit pas simplement de lire ou d'écrire : dans sa projection, Negroponte envisage qu'il soit possible, d'ici aux trente prochaines années, d'apprendre une langue étrangère, entièrement contenue dans une pilule. Engloutir le savoir ne nécessiterait plus qu'un verre d'eau : la pilule sera-t-elle difficile à avaler ? « Nous avons consommé beaucoup d'information à travers nos yeux. C'est peut-être un canal assez inefficace », commence-t-il.

 

"Vous allez prendre une pilule, et connaître l'anglais. Juste avaler une pilule et connaître Shakespeare"

 

« Ma prédiction est que nous allons ingérer de l'information », poursuit Negroponte. « Vous allez prendre une pilule, et connaître l'anglais. Juste avaler une pilule et connaître Shakespeare. Et cela se passera par la circulation sanguine. Une fois que cette matière est dans votre sang, cela circule et nécessairement, pénètre dans le cerveau... et les différents éléments se déposent aux bons endroits. »

 

Et d'affirmer surtout qu'il n'est pas le seul scientifique à envisager cette solution dans le monde de l'apprentissage. D'ailleurs, Negroponte, avec une note d'humour, rappelle que dès qu'une personne affirme l'impossibilité d'une chose, elle devient alors bien plus réalisable. 

 

Cette ingestion du savoir, et son assimilation, a précisément quelque chose de futuriste, mais Negroponte n'en est pas à son coup d'essai. En 1984, lors de sa première conférence TED, il avait prédit que nous cesserions d'utiliser une souris pour contrôler les ordinateurs, et que les doigts seraient l'outil du futur. De quoi anticiper la création des tablettes et écrans tactiles, en vogue sur la quasi-totalité des machines contemporaines.

 

« Nous avons choisi le doigt, parce que tout le monde pensait que c'était ridicule. Ils ont une faible résolution, on redoutait que la main ne cache ce que l'on allait voir, et que les doigts saliraient l'écran. » Et d'ajouter : « Une des choses qu'en vieillissant je peux vous assurer, c'est que je suis très confiant en l'avenir. Je suis passé par là de nombreuses fois. Combien de fois dans ma vie, j'ai dit : ‘Dans 10 ans, cela arrivera...' et dix ans plus tard, la prédiction devient réalité. » 

 

La fin des livres ? "Ce sera dans cinq ans. Le médium physique ne peut pas être distribué à suffisamment de personnes." (Negroponte, 2010)

 

D'ailleurs, en 1995, Negroponte avait assuré que nous achèterions des livres et des journaux pour les lire sur des écrans. Et l'on ne peut pas dire que, pour ce qui est du marché américain, il se soit réellement trompé, quand près de 30 % du marché du livre est numérique. Et en 2010, il assurait que les livres physiques commenceraient à disparaître, cinq années plus tard.

 

Il avait, cette année-là, fait scandale en évoquant le devenir du livre numérique. « Ce sera dans cinq ans. Le médium physique ne peut pas être distribué à suffisamment de personnes. Quand vous allez en Afrique, un demi-million de personnes souhaite des livres... Vous ne pouvez pas leur envoyer des objets physiques. »

 

Finalement, l'ebook ne tuerait pas le livre papier, pour son adoption par les Occidentaux, mais s'imposerait alors comme un geste de solidarité, permettant au plus grand nombre d'accéder facilement aux oeuvres, essais... en somme, à la connaissance. « Nous avons mis 100 livres sur un ordinateur portable, mais nous avons aussi envoyé 100 ordinateurs portables. Ce village dispose maintenant de 10.000 livres », se félicitait Nicholas Negroponte.

 

Pour William Gibson, dans son ouvrage, Le Neuromancien, la consommation et l'absorption d'information se fait par petites cartouches insérées, mais le romancier invente aussi des neurotoxines susceptibles d'impacter le système informatique auquel est relié un être humain. Finalement, l'idée de pilules semble peut-être complexe à envisager, pourtant Negroponte semble y croire fermement. 

 

En décembre 2013, il avait déjà affirmé cette hypothèse avec force : plus crédible qu'une forme de connectique matérielle reliée au corps humain, cette solution de pilule à avaler est une piste qu'il évoquait déjà. Et le poids médiatique que l'homme est tel qu'il a certainement les moyens d'orienter les recherches scientifiques.

 

Voici la vidéo, mise en ligne ce 8 juillet par TED, et filmée en mars 2014 ; le sous-titrage est disponible en anglais.