Tout travail mérite salaire, même quand on est écrivain par passion

Nicolas Gary - 20.02.2016

Edition - Economie - auteurs rémunération - manifestations littéraires - travail salaire


Rémunérer un écrivain, parce qu’il participe à une manifestation littéraire ? L’idée fait bien plus que son chemin : cette année, les salons et foires qui souhaitent bénéficier du soutien financier accordé par le Centre national du livre devront s’y plier. Sous certaines conditions, évidemment. Dans son Édito, Pierre Assouline, écrivain et membre de l’Académie Goncourt est revenu sur le sujet. 

 

Pierre Assouline

 

 

Rappelons tout d’abord le contexte : les auteurEs sur les salons ne seront pas rémunéréEs simplement pour des dédicaces de livres. Selon les nouvelles conventions passées par le CNL avec les organisateurs, tout repose sur trois grands axes. Le CNL précisait que « les auteurs en dédicace n’entreront pas dans ce dispositif, de même que les universitaires qui interviennent dans leur domaine de recherche ». Voici la liste des situations où la rémunération sera rendue obligatoire : 

 

  • Les rencontres simples centrées sur le dernier ouvrage de l’auteur invité seront a minima rémunérées 150 € HT
  • Les rencontres nécessitant un temps de travail préparatoire seront a minima rémunérées 226 € HT (correspondant au tarif proposé par la Charte des auteurs et des illustrateurs jeunesse pour une intervention d’une demi-journée)
  • Les lectures-performances, les concerts littéraires conduits par les auteurs seront rémunérés a minima 400 € HT 

 

 

Pour Pierre Assouline – Passou pour les intimes et les internautes –, cette rémunération s’inscrit dans une plus large conception : celle de l’écriture, dont le public n’envisage que mal sa dimension financière. Comment gagne-t-on sa vie quand on est écrivain ? La réalité, c’est qu’on ne la gagne pas : Passou envisage que seule une centaine d’auteurs en France n’ont pas de problème de fins de mois. Tout simplement parce que tous les autres ont un métier, en plus. « C’est sur ce paysage très réaliste de paupérisation et de précarisation que s’inscrit une mesure controversée récemment prise par le Centre national du livre (CNL). » 

 

Pour les organisateurs, ce fut rapidement la levée de boucliers : d’un côté les frais vont augmenter, pour des manifestations aux budgets restreints. De l’autre, les auteurs ont pris peur : et si l’on n’invitait plus que les best-sellers pour s’assurer de rentabiliser sa manifestation et ladite rémunération nouvelle.

 

Conséquence annoncée sous forme de menace : ils en inviteront moins et, horresco referens, privilégieront les best-sellers ; les petites villes auront moins les moyens d’assumer cette nouvelle charge que les grandes ; des salons et festivals dont l’accès était libre se trouveront obligés de le faire payer ; la perte du label CNL entraînera en cascade des suppressions d’aides publiques ou privées, etc.

 

 

Mais pour le Centre, plus largement pour le ministère de la Culture, la rémunération consacre aussi le travail réalisé par l’auteur. « En ces temps où le principe de gratuité promu par Internet menace de s’installer en tyrannie, il faut louer le CNL d’avoir rappelé que, lorsqu’un écrivain prend sur son temps d’écriture, de réflexion et de rumination pour parler en public, livrer le fruit de ses méditations, faire partager son expérience, il travaille, lui aussi. Et que cela a un coût. »

 

Cette prise de position, appréciée, rappellera évidemment, celle de Philip Pullman : l’écrivain britannique, président de l’Oxford Literary Festival depuis cinq ans, il a décidé de quitter la manifestation, ni plus ni moins. Tout bonnement parce que la manifestation faisait partie de celles qui ne payent pas les auteurs invités. Oui, en Angleterre, on paye parfois les billets d’entrée, mais on paye déjà en grande partie les auteurs.

 

Plusieurs organisations d’auteurEs avaient communiqué, dans une lettre ouverte, l’extrême nécessité de cette mesure. Leurs constats étaient plutôt simples : « Les comédiens qui lisent parfois le texte de l’auteur lors d’un festival sont aussi la plupart du temps rémunérés, ainsi que le modérateur du débat ou de la table ronde. Le seul à être presque toujours privé de rémunération, c’est l’auteur invité. »

 

« S’il est invité à prendre la parole dans le cadre d’une table ronde ou d’un entretien, il ne touchera la plupart du temps pas un centime, car les organisateurs de salon estiment le plus souvent que, là encore, il fait la promotion de son livre. Lui offrir une tribune serait en soi un cadeau. »

 

« Dans un événement littéraire, dès lors que tout le monde est payé, c’est-à-dire toute la chaîne qui rend possible l’événement, ça me paraît impossible que l’auteur ne le soit pas. Surtout pour un événement qui fonde sa valeur sur un auteur », déclarait Olivier Chaudenson qui dirige lui-même Les Correspondances de Manosque, festival littéraire créé en 1999 avec l’écrivain Olivier Adam.

 

(via Magazine Littéraire)