Traduction : mission impossible, ou presque...

Claire Darfeuille - 24.03.2015

Edition - International - salon du livre - ETL-CNL - traduction littéraire


Présente pour la seconde année au Salon du livre, l'École de traduction littéraire du CNL a livré un petit aperçu des « colles » auxquelles ses élèves sont régulièrement confrontés qu'ils travaillent à traduire de la littérature, des dessins animés ou des jeux vidéo. Le public a largement joué le jeu de cette « traduction impossible ».

 

 Les élèves de l'Ecole de traduction littéraire, promotion 2015, au salon du livre

 

 

Le salon littéraire du CNL aura fait le plein d'éclats de rire pendant l'heure et demie durant laquelle huit des 16 élèves de l'ETL étaient venus présenter quelques pierres d'achoppement placées sur leur parcours de traducteur. L'exercice a débuté par une petite série de proverbes albanais, dont la transcription mot à mot de la version d'origine demandait un bel effort d'imagination pour deviner leur équivalent dans la langue de Molière. À commencer par le plus facile, « Viens père, je vais t'apprendre les vaches », rapidement identifié comme « On n'apprend pas aux vieux singes à faire la grimace », suivi d'un plus énigmatique « Il ne faut pas porter deux citrouilles sous l'aisselle », sous lequel une traductrice aguerrie a finalement reconnu notre proverbiale recommandation « ne pas courir deux lièvres à la fois ».

 

Le jeu de mots douteux

 

Les jeux de mots de la série de dessin animé américaine Les Griffin ont offert un vaste champ expérimental au public. La traductrice donne tout d'abord le contexte, décrit l'image (un rabbin est interrogé sur le prix d'une circoncision) et livre la version originale « Rabbi, how much do you charge for a circumcision ? Nothing, just the tips ». Elle pointe la difficulté, à savoir le double sens de « tips », tout à la fois « pourboires » et « bouts »... « Faut-il conserver le côté douteux du jeu de mots ? », interroge un participant zélé. « Absolument ! C'est indispensable », explique la traductrice, le but du jeu étant de coller au plus près à la version originale.

 

Quelques minutes de cogitation, les premières propositions fusent, de l'idée de « joindre les deux bouts » en passant par « tirer le diable par la queue » ou le très radical « je vais te faire une réduction », mais ce sera « la carte à prépuce » qui remportera le plus d'adhésions. La traductrice, rompue aux techniques de la « voice over » (doublage) et du sous-titrage, livre sa propre solution et quelques astuces de professionnels qui permettent parfois de contourner une difficulté, ainsi « nous faisons souvent parler les personnages quand ils ont le dos tourné », explique Marie Causse.

 

La musique de la pluie en japonais

 

Après ce petit échauffement, Olivier Mannoni, directeur de l'ETL, en charge pour l'occasion des recherches iconographiques – très réussies — qui illustrent ces colles, annonce que la suite sera beaucoup plus difficile. De la même façon que les élèves traduisant 12 langues au total sont parfois amenés à traduire des langues qu'ils ne maîtrisent pas, car, explique Olivier Mannoni, « ils apprennent à l'ETL les techniques pour passer d'un univers à un autre, et non le passage d'une langue à une autre », le public est convié à un exercice de traduction de mangas japonais, ou plutôt des onomatopées dont ils sont truffés. Miyako Slocombe a répertorié celles qui simulent le bruit de la pluie par ordre d'intensité, de la plus légère « potsou, potsou » à la plus drue « zaaa », mais elle a aussi glissé quelques autres interjections, le coquin « fouli, fouli » (léger mouvement des hanches ou des fesses) ou le fameux « niko » (sourire) dont la traduction dépend bien sûr de l'expression du dessin.

 

Après un détour par le dernier roman de Martin Suter qui obligera les traducteurs à faire passer un banquier voleur plutôt par la fenêtre que sous la porte, le public est invité à se pencher sur « la tête en galette de pomme de terre » d'une mère de famille allemande, personnage d'un livre jeunesse. La difficulté est ici de rendre au texte son potentiel romantique. « La moindre phrase en français devient hautement chargée d'érotisme pour une oreille allemande », témoigne une auditrice qui précise habiter outre-Rhin. C'est un début de piste. Après avoir troqué la patate pour les carottes et tenté la cassolette, la traductrice optera finalement par une transformation des plats en langue italienne, laquelle aurait la même force d'évocation en français. « C'est une bonne solution », confirme Olivier Mannoni, qui attire l'attention du public sur les détours que les traducteurs sont parfois contraints d'emprunter.

 

Ça colle, et ça adhère bien

 

Pour finir, ce sont les vilenies et le machiavélisme des Orphelins Baudelaire, série de romans pour les adolescents traduite de l'anglais, qui occuperont tous les esprits. La « colle » est proposée par Rose-Marie Vassallo, traductrice, entre autres, de livres pour la jeunesse, qui comptent parmi les traductions les plus difficiles tant le rythme, la musicalité et le niveau de langue doivent être parfaitement adaptés à l'âge de leur lecteur. Il s'agit ici de traduire l'ultime phrase d'un chapitre, à première vue fort simple, « They had each other ».


« Typiquement le genre de phrase avec laquelle on commence le matin et on finit le soir, pensant à renégocier le prix du feuillet », évalue Olivier Mannoni. Comment rendre la menace larvée dans ces inextricables liens familiaux ? L'adjectif « possédé » jaillit de la salle. « Oui, c'est un beau mot chargé d'équivoque », reconnaît-on sur le plateau. La formule « Un pour tous, tous pourris » sera aussi bien accueillie, mais le plus apprécié sera « Ils étaient liés. Pieds et poings. », car « cela est percutant, inquiétant et surtout conserve le rythme de l'anglais ». Au traducteur de trancher. 

 

L'ETL, dont la troisième promotion a débuté en janvier dernier, accueillera une quatrième promotion à partir de février 2016. Pour tout renseignement, contacter Marlène SERIN à l'Asfored, 21 rue Charles-Fourier, 75013 Paris. Tél. : +33 1 45 88 04 31. Email : etl-cnl@asfored.org