Traduire, c’est souffrir un peu – et si possible en secret

Claire Darfeuille - 11.03.2020

Edition - International - Traduction - Dan Brown - CNL


Ils ont traduit ensemble, sous haute surveillance, plusieurs best-sellers et leur histoire a inspiré le film Les traducteurs de Régis Roinsard. Dominique Defert et Carole Delporte étaient invités mardi 10 mars au CNL à partager leur expérience de « traducteurs au secret ».
 
 Dominique Defert et Carole Delporte « Traduire un bestseller mondial : des traducteurs au secret »
 

En 2013, Dominique Defert, traducteur de l’anglais d’une centaine de livres (John Grisham, Patricia Cornwell, Dean Koontz…) et auteur de nouvelles de SF, racontait dans quelles conditions il avait traduit Inferno de Dan Brown. Enfermé dans un bunker et sous haute surveillance, vite rejoint par Carole Delporte pour assurer le rendement nécessaire à la traduction, en deux mois, des 600 pages du livre, relecture de copie comprise. 

« Arrivé dans le bunker, j’ai lu le texte anglais en une journée et demi, je l’ai raconté à l’éditeur, puis Carole m’a rejoint, on s’est réparti le travail, à moi les deux premiers tiers, à Carole le dernier », explique Dominique. « J’ai balayé le début et attaqué la suite », confirme-t-elle. Un travail en binôme selon une charte établie ensemble qui assure la cohérence du texte et colle à l’écriture de Dan Brown, résumée ainsi: « Aller droit au but, faire vibrer le lecteur. Des scènes d’action, pas de digressions… C’est très efficace ! »
 
Pour Inferno, qui a inspiré le dernier film de Régis Roinsard, Les Traducteurs, thriller psychologique avec Lambert Wilson dans le rôle de l’éditeur fou et Alex Lawther dans celui de l’auteur génial, l’équipe de choc est cantonnée dans un espace à proximité de l’aéroport de Milan, au milieu de nulle part, mais contrairement au film, les traducteurs ne restent pas dormir sur place et peuvent sortir. « Nos allées et venues étaient toutes consignées par les vigiles, y compris pour aller aux toilettes », détaille Carole Delporte.
 

Les six équipes venues de France, Italie, Allemagne, Espagne, Catalogne et Brésil travaillent en open space, de 9h du matin à 21h… sans connexion à l’internet directe. « Pour aller vérifier un mot, il fallait se lever, aller jusqu’aux deux ordinateurs connectés », explique Dominique qui négocie un accès à Wikipedia hors ligne. « Chaque équipe travaillait par table, avec nos drapeaux nationaux, c’était une ambiance très JO », s’amuse Carole qui évoque l’émulation collective, mais aussi le stress et la nécessité de se constituer un cocon pour avancer.
 
Elle revient sur les conditions de confidentialités extrêmes qui entouraient cette traduction. « On signe un document de 50 pages, le lieu est désigné par “location” et tenu secret jusqu’au dernier moment ». La seconde « location », pour la traduction de Origine, en 2017, également traduite à quatre mains, sera Barcelone, moins isolée que la première, mais froide, ce qui lui vaudra le surnom d’igloo et donnera son titre au groupe WhatsApp, l’« Igloo team », sur lequel échangent les traducteurs embarqués dans cette nouvelle aventure humaine.

Dans la salle commune, sur un tableau blanc, sont inscrites les questions qui seront envoyées à l’auteur, mais beaucoup sont résolues par les traducteurs eux-mêmes qui passent par ailleurs un temps infini en vérifications, par principe et a fortiori pour un bestseller. « On sait que le lecteur va éplucher le texte à la loupe et trouver des erreurs ou des pages manquantes, même quand elles n’existaient pas ! », reproches injustifiés et fausses accusations dont ils donnent quelques exemples.

Le traducteur est un conteur

Trahison ou haute fidélité présumées, il convient de garder à l’esprit que, dans une traduction, « chaque mot est choisi par le traducteur en fonction de sa vision de l’univers, de sa subjectivité », selon Dominique Defert, pour qui le traducteur est avant tout un conteur. « Nous contons l’histoire pour la seconde fois et le lecteur doit avoir l’impression que le texte a été écrit en français », dit-il, prévenant les objections « sauf si le traducteur choisit de faire entendre la langue source… » Dans tous les cas, l’auteur de sa traduction en a l’entière responsabilité et l’équation est toujours la même : « Si le texte est mal écrit en français, c’est la faute du traducteur, s’il est bien écrit, on dira, quel auteur ! »
 
« En France, c’est un beau métier », estiment les deux traducteurs qui apprécient notamment que, y compris dans les conditions extrêmes de la traduction de Inferno ou Origine, la rédaction du troisième jet leur revienne et que la relecture de copie ne porte pas sur la traduction, mais sur le texte en français. « Ce n’était pas le cas pour d’autres équipes, même de pays proches de la France », qui se voyaient retirer cette étape finale et perdre ainsi la main sur leur traduction. « Les Italiennes n’avaient du reste pas le droit aux coupes », pourtant, « ce qui ne gêne pas le lecteur américain peut gêner un lecteur français », estime Dominique, adepte de la coupe salubre et justifiée.

Conforté par Carole Delporte qui témoigne avoir supprimé un passage dans une biographie à paraître d’une actrice américaine, pour des raisons morales, cette fois, et en accord avec l’auteure et l’éditeur. « Ce qui est dit à une époque ne peut pas être répété dans les mêmes termes et sans précaution dans une autre ou dans un autre pays », estime-t-elle, ouvrant une fenêtre sur une des autres responsabilités du traducteur.


Commentaires
Je tombe des nues en découvrant que la traduction se permet de couper. Pour moi, c'est une trahison absolue. C'est la porte ouverte à la réécriture en changeant les idées de l'auteur parce que « ça peut gêner le lecteur français ».
Je suis dubitatif sur ce genre de traduction collectives. À chaque fois que j'ai lu un ouvrage « collectif », j'ai été gêné dans ma lecture. Écrire de façon transparente à quatre mains est un art que peu de personnes maîtrisent.

Je me souviens d'un Stephen King où j'étais gêné, où je me demandais pourquoi , c'était « bien écrit » et de temps en temps « mal écrit ». En fait, il y a avait deux traducteurs...

Alors, entendons-nous bien : je ne juge pas la qualité de l'un ou l'autre, mais la qualité de l'ensemble. L'inhomogénéité est un désastre littéraire.

Je trouve dommage qu'on ne laisse pas le temps de faire les choses correctement : un traducteur devrait avoir le temps de bosser correctement. Je ne comprends pas qu'un éditeur ne puisse acheter les droits bien en amont de la sortie de l'ouvrage dans sa langue vernaculaire, pour laisser le temps d'une traduction de qualité au lieu de travailler dans des conditions grotesques (je ne vois pas d'autre mot), ce qui ne peut que nuire à l'auteur, au traducteur... et au lecteur ! (l'éditeur s'en fout : il s'en mettra plein les fouilles...).
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