Traduire Jean Hatzfeld et les mots du génocide rwandais

Claire Darfeuille - 13.11.2014

Edition - International - Traduction littéraire - Assises de la traduction littéraire - Jean Hatzfeld


Les Assises de la traduction littéraire qui se sont déroulées à Arles du 7 au 9 novembre abordaient la thématique « Traduire la guerre ». Les traducteurs en espagnol, italien et polonais des livres de Jean Hatzfeld y ont débattu de la difficulté de traduire un récit qui rapporte les mots des rescapés et de leurs bourreaux.  

 

 

Jacek Giszczak, Maria Teresa Gallego Urrutia,Anna d'Elia et Sandrine Treiner © Romain Boutillier

 

 

Avant de lancer cette table ronde intitulée « Traduire Jean Hatzfeld », Sandrine Treiner, directrice adjointe à France Culture, qui l'anime, tient à rappeler l'incipit de ce premier Récit des marais rwandais de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie :

 

« En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 h, environ 50 000 Tutsis, sur une population d'environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9 h 30 à 16 h, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, Rwanda. Voilà le point de départ de ce livre ».

 

Des récits exprimés en trois langues

 

Le livre, premier tome d'une trilogie, rapporte la parole de 14 rescapés. Ces récits furent exprimés en trois langues, le kinyarwanda, langue des cultivatrices, le français rwandais, langues des traducteurs et des autres personnes, et le français de l'hexagone. Le rescapé, Innocent Rwililiza, tient le rôle d'interprète. Tout est enregistré et retranscrit, la totalité des verbatim représente 30 fois le volume du livre. « Toutes les phrases contenues dans le livre ont été prononcées, mais Jean Hatzfeld a effectué un travail d'épure et d'assemblement », note Sandrine Treiner, avant d'interroger Anna d'Elia (Italie), Maria Teresa Gallego Urrutia (Espagne) et Jacek Giszczak (Pologne) sur les difficultés rencontrées pour transposer ces récits dans leur langue.   

 

Anna d'Elia raconte la liste de questions qu'elle soumettait à Jean Hatzfeld pour comprendre les « séances de filles forcées » ou les « guets-apens de sexe » (les viols), les familles « coupées » ou « éprouvées » (exterminées) et son sentiment d'une infinie responsabilité, de la nécessité de « ne pas passer un fer à repasser sur les mots ». Ainsi, elle regrette le titre choisi par l'éditeur italien pour le second tome Une saison de machettes (A colpi di machete) qui occulte la référence à la récolte agricole. Celle-ci a en revanche pu être conservée en espagnol grâce au mot « temporada ». « Estación aurait été équivoque », précise Maria Teresa Gallego Urrutia.

 

Jacek Giszczak rapporte de son côté qu'il ne lui a pas été compliqué d'ancrer cette langue simple, mais riche des agriculteurs dans la langue polonaise, car « la culture paysanne est encore très vivante en Pologne. Cela sonne vrai. Les machettes sont ainsi pour les tueurs des outils de travail ». Jacek Giszczak, qui a reçu avec Jean Hatzfeld  le Prix Ryszard Kapuściński décerné en Pologne à l'auteur et au traducteur, estime pour sa part qu'« il n'est nécessaire d'avoir recours aux explications de l'auteur. Une fois le livre fini, c'est le texte qui parle ».

 

« Ça, c'était grand-chose »

 

« Tous les tueurs ne sont pas paysans », remarque Anna d'Elia, elle cite le chef des interahamwe, Joseph Désiré Bitero qui « parle comme Jules César ». Pour rendre l'étrangeté et la beauté de certaines expressions de la langue rwandaise, Anna d'Elia explique avoir parfois changé de registre, ainsi elle préfère au terme usuel « dementicanza » celui plus noble d'« oblio » pour rendre l'oubli, mais elle ne dira pas comment elle réussit à traduire le « Ca, c'était grand-chose » d'une rescapée. Pour la traductrice, il convient par ailleurs « d'éviter la dérive de l'explication » et aussi de « faire confiance aux lecteurs ».

 

Maria Teresa Gallego Urrutia, traductrice par ailleurs de la plupart des romans de Patrick Modiano, note qu'il n'est pas indispensable de conserver le trait qui doit surprendre au même endroit du texte pour garder le même effet, « le plus important est de rendre le ton général ». Elle a pu en espagnol trouver sans trop de difficulté des équivalents pour les termes du génocide tels que « intimidateurs » ou encore « fauteurs », des mots qui résonnent d'une façon particulière en français. Sandrine Treiner s'étonne un peu que les particularités de la langue rwandaise ne les aient pas plus troublés et constate : « Cette langue semble vous être moins étrange qu'elle l'est pour nous ! ». 

 

Reste un problème de traduction qui est avant tout un problème d'éthique : le travail d'interprète du rescapé Innocent Rwiliza quand il s'agit de traduire la parole des génocidaires… Sur ce point, et en l'absence de Jean Hatzfeld, Sandrine Treiner qui l'a interrogé sur la question, explique que Innocent Rwililiza ne traduisait pas un certain nombre de choses, à savoir « les choses déjà dites » et « les mensonges » ! Aussi, ses traductions ont-elles été revues plusieurs fois par d'autres traducteurs.

 

Traductions « trop militantes »

 

Enfin, certaines des traductions des Récits des marais rwandais à l'étranger ont dû être refaites, notamment celles jugées « trop militantes », lorsque par exemple, les machettes devenaient des « lames tranchantes », déplaçant le texte vers un réalisme cru. Dans la salle, Saskia Brown, traductrice du français, se demande à l'issue de cet échange comment le traducteur anglais a réussi à transposer la phrase qui donne son titre au livre « J'ai regardé dans le nu de la vie » ?

 

Après vérification, le titre de l'édition anglaise, traduite par Gerry Feehily, est « Into the quick of life »…

 

Un hommage a été rendu, en ouverture de cette table ronde, par Bernard Hoepffner, président d'Altas, à Karl Udo Bigott, traducteur de Jean Hatzfeld en allemand qui devait participer à cet échange, mais est décédé dans un accident le 16 septembre dernier.