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Traduire la littérature mondiale, un impératif de la révolution soviétique

Claire Darfeuille - 15.05.2014

Edition - International - Traduire - Révolution soviétique - Littérature russe


À l'occasion d'une conférence à la Bulac, Annie Epelboin, traductrice spécialiste de la littérature russe des années 20 et 30, est revenue sur un épisode peu connu de l'histoire de la traduction : la création par Gorki des Éditions de la littérature mondiale pour donner accès à tous aux chefs-d'œuvre de l'humanité. À l'aune de l'exemple russe, elle livre une passionnante réflexion sur l'activité de traduction et son dévoiement comme instrument d'uniformisation.

 

 

Moscou.Maison musée de Maxime Gorki

maison de Maxime Gorki

Antoine 49, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

«Avant la révolution, le projet socialiste porte déjà cette dimension internationale », rappelle la conférencière en introduction : les émules de Marx, socialistes en exil ou européens, et l'intelligentsia ouvrière travaillent à l'élaboration d'une culture prolétarienne internationale, avec l'idée que les classes ouvrières doivent se réapproprier le patrimoine culturel subtilisé par les possédants. En 1911, le mouvement culturel spontané « Proletkult » vise ainsi la fondation d'une Internationale littéraire.

 

Dès 1917, Gorki qui s'était initié en autodidacte à la littérature étrangère, réfléchit à la création d' « une instance de recherche et de publication, un lieu d'expérimentation de la traduction et de la mondialisation de la littérature ». En 1918, il fonde les Éditions de la littérature mondiale à Petrograd, qui malgré les terribles conditions de vie des écrivains durant la guerre civile, permettent la traduction des meilleures œuvres de la littérature universelle réservée jusque-là à l'élite, et la survie de nombreux poètes affamés. Des comités d'experts sont mis en place : Alexandre Bloch s'occupe de la littérature allemande, Tchoukovski et Zamiatine de la littérature anglo-américaine et Nikolaï Goumiliov de la littérature française.

 

Ces nouvelles traductions visent à initier un lectorat qui ne connaît pas les langues étrangères et sont donc largement annotées et préfacées. Elles bénéficient de la tradition du bilinguisme fortement inscrite dans le milieu intellectuel russe, lequel est rompu aux pratiques de la traduction. Les critères de sélection de ces comités diffèrent bien entendu de ceux de l'élite académique et bourgeoise. Ils proposent un choix très éclectique du meilleur de la littérature mondiale, y compris d'Afrique et d'Asie.

 

Une période d'or pour la traduction en Russie

 

La réflexion autour de la traduction connaît alors une période d'or, avec la création dès 1921 d'une brochure spécialisée et plus tard d'une exigeante école de traduction sous la direction de Kachkine. Mais l'exil de Gorki prive les auteurs du comité de son soutien, les difficultés politiques de certains se multiplient (Goumiliov est exécuté en 1921) et en 1924, l'entreprise est absorbée par les Éditions d'État. Le choix de la littérature passe alors du contrôle des experts à celui du parti communiste et de Staline. En 1931, est créée à Moscou la revue La littérature de la révolution mondiale - largement diffusée et placée dans toutes les bibliothèques - qui, comme les traductions étrangères, est placée sous le contrôle de trois instances de censure. 

 

Durant les années 30, sont également organisées des traductions du russe vers les langues étrangères. La revue Littérature internationale, tirée à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, comprend des éditions en langues étrangères. Y est présentée au lectorat français, anglais ou même chinois la littérature traduite en russe, illustrant ainsi un type de littérature «mondiale», au même titre que devait l'être la révolution…

 

« Les espoirs les plus exacerbés, mais aussi les malversations les plus noires que l'activité de traduction a ainsi autorisées »

 Annie Epelboin.

 

À son retour d'exil, Gorki crée l'Institut de la Littérature mondiale qui concentrera «les espoirs les plus exacerbés» de ces auteurs passionnés et portés par une éthique nouvelle en matière de traduction, mais générera aussi « les malentendus et les malversations les plus noires que l'activité de traduction a ainsi autorisées », explique Annie Epelboin.

 

La conférencière expose de façon implacable comment cet immense élan d'ouverture initial se transforme à mesure qu'évolue l'histoire de l'Union soviétique. Elle évoque les grands procès de 1932-1938 (quatre des huit rédacteurs de la revue Littérature de la Révolution mondiale seront fusillés), l'arrivée de la censure idéologique, le classement des auteurs en fonction de leur proximité du pouvoir –les « fidèles » (Barbusse, Roland, Aragon, Neruda, Brecht), ceux « plus distants, mais que l'on peut gagner à la cause » (Hemingway), ceux « nourris par l'Union soviétique », et le glissement progressif vers une littérature propagandiste au service de la politique internationale du parti et de Staline. Il faudra atteindre la période de dégel entre 1967 et 1978 pour que 200 oeuvres universelles soient traduites, renouant avec le projet initial de Gorki, mais jusqu'à la fin de l'Union soviétique, les écrivains traduits seront ceux qui auront reçu le label politique.

 

L'intégralité de la conférence donnée dans le cadre du cycle «Littératures en mouvement : éditer, dévoiler, traduire l'espace littéraire mondial» est réécoutable sur le site de la Bibliothèque Universitaire des Langues et Civilisations (BULAC). L'intervention d'Annie Epelboin est suivie de celle d'Olivier Mannoni, directeur de l'Ecole de Traduction Littéraire du CNL, un nouvel espace pour repenser le métier de traducteur.