Traduire le temps à Arles : 35e Assises

Claire Darfeuille - 12.11.2018

Edition - International - Traduction littéraire - collège des traducteurs - Arles


Les 35e Assises de la traduction, grand rendez-vous des traducteurs littéraires, ont accueilli à Arles du 9 au 11 novembre un large public autour de la question "Traduire le temps". Parmi les visiteurs, en hausse de 20 % par rapport à l'an passé, beaucoup d' étudiants en traduction, futurs garants de la circulation des livres et des idées par delà les frontières. 


© Romain Boutillier - ATLAS

 

Les intempéries et autres contingences météorologiques n’auront pas empêché le public, toujours plus nombreux chaque année, de se presser à Arles. « C’est une tout autre dimension !», constate ainsi Sacha Zilberfarb, traducteur de l’allemand qui n'avait pu assister aux dernières éditions, pris dans la file des visiteurs à l'entrée du théâtre de la ville.

Accroissement du public oblige, certaines tables rondes s'y déroulaient pour la première fois et une billetterie était mise en place pour chaque rencontre, table ronde, atelier de traduction professionnel ou amateur, lecture… Au total, 3 850 billets auront été vendus pour l’ensemble du programme.

 

C’est au physicien et philosophe des sciences Etienne Klein qu’était laissé le soin de lancer ces 35e assises, vendredi 9 novembre, trois jours de rencontres autour du temps, de ses infinies déclinaisons et des abyssales questions qu’entraîne sa traduction. Sa conférence inaugurale était suivie d’une rencontre avec trois traducteurs (ou réviseurs) de l’œuvre de Proust, table ronde qu’imposait la thématique... (Voir aussi Actualitté)
 

Traduire l'incipit de Proust


L’Américaine Lydia Davis, la Norvégienne Karin Gundersen et l’Allemand Luzius Keller ont tenté, en une heure, d’évoquer les problématiques de traduction de la Recherche, contraints par le temps de se limiter au plus célèbre des incipit « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ».

Limpide et relatant l’événement le plus banal d’une fin de journée en français, cette courte phrase pose, dès lors qu'elle franchit les frontières, de nombreux problèmes de traduction, notamment celle du temps verbal, de l’octosyllabe suivant l’adverbe qu’il convient de conserver, tout en garantissant l’heureuse chute… Un casse-tête ou un délice de traduction, selon les points de vue.

 

Présent,  imparfait et autre passé "continuous" ou "simple" étaient la grande question débattue au cours de la rencontre « Emploi du temps – regards croisés sur les temps en français et en anglais ». Au même moment, dans un autre salle, la traductrice Josée Kamoun était invitée à exposer devant un public attentif les choix de traduction qui ont valu à son travail de retraduction du roman 1984 une large couverture médiatique, notamment le passage au présent de narration qui rend plus glaçant encore le récit visionnaire d’Orwell.

 

Le tour du monde des rapports au temps 

 

Plus proche de notre présent, mais plus éloigné de nos contrées, le linguiste Jean-Pierre Minaudier a de son côté offert au public un réjouissant « Tour du monde des rapports au temps ». L’auteur de l’indispensable Poésie du gérondif  et collectionneur compulsif de grammaires du monde entier (1 300 ouvrages dans 1 200 langues, ne manque à sa collection, de son propre aveux, que 71 familles de langues, sans doute introuvables…) a ainsi livré quelques particularités du mian, langue de Papouasie-Nouvelle Guinée qui distingue six temps du passé, dont un temps du rêve ou du mythe, ou encore le guarani et son « frustatif » exprimant un « futur déjà annulé », exemple : « ils ont défriché », sous entendu, « mais n’y sont pas arrivés ».

Après une heure d’exploration avec cet aventurier des grammaires du monde, la question de savoir si les structures de la langue nous poussent à penser et agir d’une certaine façon, ou l’inverse, restera ouverte, tout autant que celle de la poule et de l’œuf.

 

Le dimanche matin, le public qui avait pris soin de s’inscrire, pouvait participer à des ateliers des traductions avec des professionnels, traducteurs d’allemand, anglais, espagnol, italien, suédois, japonais, polonais mais aussi en malaisien avec Georges Voisset, spécialiste des « pantoun » (quatrains à rimes entrecroisées) et en basque avec l’inépuisable Jean-Pierre Minaudier qui, après avoir enseigné l’estonien à l’Inalco, se consacre désormais au basque. Il a vivement encouragé son auditoire à apprendre cet isolat, langue "apparentée à aucune autre, seule non indo-européenne de l’ouest de l’Europe, agglutinante, aux déclinaisons infinies et littérarisée depuis seulement 1950 ». Ses cours se déroulent à la Maison basque de Paris.
 

Correcteurs, traducteurs "toujours plus vite !"

 

A noter, ces assises accueillaient pour la première fois les correcteurs lors d’une table ronde intitulée « Les gardiens du temps ». Les trois invités -Patricia Duez, Olivier de Slminihac et Delphine Valentin- se sont empressés de corriger cette dénomination du métier, lui préférant, « relecteurs », « préparateurs de copie » ou mieux encore « accompagnateur du texte", de son auteur et/ou des auteurs de sa traduction en français lorsqu’il est étranger. Indispensables à la qualité des textes publiés, les correcteurs relecteurs professionnels, regroupés au sein de l'ACLF, luttent pour conserver des conditions de travail acceptables au sein d’une économie qui ne cesse de réduire les délais.

Si Jérôme Lindon avait déjà fait le constat que « l’industrie du livre est la seule qui répond à la crise de la demande par un accroissement de l’offre », force est de constater que cette frénésie de croissance s’accompagne d’une compression du temps dédié à chaque livre et à chaque étape de sa réalisation.



 


Même constat déploré par les traducteurs de l’ATLF qui invitait cette année à leur traditionnelle table ronde une représentante de l’ATAA. Juliette de la Cruz a exposé les conditions aberrantes dans lesquelles les sous-titreurs et doubleurs sont de plus en plus souvent amenés à travailler : sans le montage final, à plusieurs sur un même épisode pour rendre à temps une série qui ne sera diffusée que plusieurs mois plus tard, avec le logo du distributeur  masquant une partie de l'image pour éviter les copies sauvages et parfois la bouche des acteurs, etc.

Autant d’anecdotes qui ont provoqué les rires de l’assistance, mais donné aussi matière à réflexion sur les temps présents et futurs. Autre récit édifiant, celui de Dominique Defert qui a relaté les conditions de traduction exceptionnelles de la seconde trilogie de 50 Nuances de grey, en six jours au lieu de cinq mois (!) ou celle d'un bestseller de Dan Brown, enfermés dans un bunker afin que rien ne filtre de l'intrigue. Le récit scénarisé de cette traduction express sous haute surveillance constituant selon le traducteur l’un des arguments de vente utilisés par la maison d’édition...

 

Reste le temps de la lecture –incompressible- comme acte de résistance face cet emballement et pour tous ceux qui n’auront pas eu le temps de venir ou dont le train aura été annulé à cause du mauvais temps, la lecture des actes des assises – scrupuleusement retranscrits et publiés – sur le site d’ ATLAS...




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