Traduire Milan Kundera dans sa langue natale, un épineux problème

Louis Mallié - 21.07.2014

Edition - International - Kundera - Traduction - République Tchèque


Radio Praha rapporte que les éditions Atlantis, seule maison à disposer des droits de publication des œuvres de Milan Kundera en République tchèque, ont récemment publié le cinquième volume d'essais choisis et traduits en tchèque par l'auteur. Un geste que certains critiques tchèques considèrent avec agacement, rappelant qu'une fois de plus, le dernier roman de l'auteur, La fête de l'insignifiance, n'est lui, même pas traduit dans sa langue natale.

 

 Milan Kundera, 1980

Elisat Cabot, CC BY-SA 2.0

 

 

Intitulé Slova, pojmy situace (Mots, concepts situations), le livre rassemble différents textes déjà parus en France. On y retrouve ainsi le sixième chapitre de l'Art du roman publié en 1986 aux éditions Gallimard, la traduction d'un chapitre provenant de l'essai Le rideau, publié en France en 2005, et quelques textes issus de l'ouvrage Une rencontre. 

 

D'après Radio Praha, la publication rouvre la question délicate de « la relation de Milan Kundera à son pays natal ». En effet, celui-ci apprécierait mal le fait que le dernier signe de l'auteur à la République tchèque date de la parution de l'Immortalité, en 1990... Plus aucun roman n'est depuis paru en tchèque - et n'a pas non plus été traduit. 

 

Interrogé par la radio, Tomáš Sedláček, économiste et homme de lettres ami de l'écrivain, explique le rapport complexe que Milan Kundera semble entretenir avec son pays natal. 

 

« Quel regard porte-t-il sur sa patrie ? Sa perception de la Tchéquie passe à travers le prisme des critiques tchèques de son œuvre. C'est une chose qui l'intéresse particulièrement, et je pense que nous devrions admettre que ces critiques ne sont pas toujours motivées par des prismes uniquement littéraires. On peut dire que son rapport à sa patrie est une sorte d'amour dépité. »

 

Le premier roman écrit par Kundera directement en français avait été La Lenteur, publié en 1995 chez Gallimard. Depuis, quatre romans, dont La fête de l'insignifiance paru l'an dernier, se sont succédé. Nombreux seraient les critiques tchèques qui considéreraient donc comme un snobisme le refus de l'écrivain d'être traduit dans sa propre langue maternelle. La raison de ce refus peut en effet paraître mystérieuse; pour autant, selon Tomáš Sedláček, elle est évidente : 

 

«  Kundera a commencé à écrire ses romans en français en 1995. Avant cette date, il écrivait déjà en français, mais uniquement des essais. Il enseignait dans des universités françaises, d'abord à Rennes, puis à Paris, donc, l'emploi du français s'imposait en quelque sorte. Les romans, c'est autre chose. J'avais discuté avec lui une fois à ce sujet, et il m'a dit qu'il était impensable que lui, Kundera, se fasse traduire sa prose dans sa langue maternelle par quelqu'un d'autre. Ce serait une vanité qui nuirait à tout le monde. »

 

Il existe donc une justification - mais on comprend aisément la frustration du public tchèque. Si celui-ci reconnaît que « [g]râce à Kundera le monde sait que nous ne nous mouchons pas dans la nappe », (Jiří Peňás, Lidové noviny, 1er avril 2014), le fait que ses romans soient traduits dans de nombreuses langues excepté le tchèque vexe.

 

 

 

 

À titre d'exemple,  La fête de l'insignifiance, écrit originellement en français, est paru l'an dernier en Italie, cette année en français, et paraîtra l'an prochain en espagnol chez Tusquets Editores. Même topo pour le précédent roman, L'ignorance, paru en 2000 en premier lieu chez l'éditeur espagnol. Aucun des trois autres livres parus depuis 1995 ne bénéficieraient ainsi de traduction tchèque, alors même que l'auteur semble donc ne pas manquer de penser à  « ses éditeurs de la péninsule », ainsi que le précisait un critique du journal Espagnol El Mundo. 

 

Pour autant, avant d'écrire en français, c'est autrefois la traduction française de ses œuvres qui avait posé problème à l'écrivain d'origine tchèque. Dans la partie « Biographie de l'œuvre » du premier volume de l'édition de ses œuvres dans la Pléiade, l'écrivain revient sur la traduction de ses ouvrages écrits avant 1995. On y apprend que traduction française de ceux-ci aurait bénéficié d'une intention d'autant plus accrue, que le premier traducteur français avait littéralement « réécrit » le second ouvrage de Kundera, La Plaisanterie, dans un style « fleuri et baroque » qui n'avait pas manqué de surprendre l'auteur.

 

« Oui, aujourd'hui encore, j'en suis malheureux. Penser que pendant douze ans, dans de nombreuses réimpressions, La Plaisanterie s'exhibait en France dans cet affublement ! »  C'est pourquoi l'édition des œuvres complètes de Kundera dans La Pléiade comporte dorénavant un avertissement mentionnant le fait que « entre 1985 et 1987, les traductions des ouvrages contenus dans le présent volume ont été entièrement revues par l'auteur et, dès lors, ont la même valeur d'authenticité que le texte tchèque ».

 

Ironie du sort, les traductions tchèques des dernières œuvres parues depuis 1995 se vendraient aujourd'hui sous le manteau en République tchèque, à défaut de pouvoir être officielles… Reste à savoir si elles pourront un jour bénéficier de la même mention que celle de La Pléiade.