Travailler gratuitement : les auteurs deviennent leurs propres bourreaux

Nicolas Gary - 25.05.2015

Edition - International - auteurs rémunération - contrat publication - livres revenus


Loin des images d'Épinal d'auteurs écrivant dans leur mansarde au clair de Lune, les revenus des écrivains sont devenus un objet d'attention majeur. Partout dans le monde, la question de la rémunération est ouvertement abordée, pour rappeler qu'un auteur est un contribuable comme les autres. Avec des factures à régler, comme tout un chacun. Roxana Robinson, présidente de l'Authors Guild, vient de le rappeler. 

 

 

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Auteur, face à la mort...

leiris202, CC BY NC 2.0

 

 

Historienne et romancière, Roxana est à la tête de la Guild depuis mars 2014, et souligne combien les revenus des auteurs sont en déclin, depuis des années. Or, les droits reversés sur les ventes de livres ne sont qu'une parcelle des raisons expliquant la chute de leur rémunération. L'Université Queen Mary de Londres avait présenté à ce titre une enquête démontrant qu'au Royaume-Uni, seul un auteur sur dix vit de ses écrits, et que le salaire moyen est de 10.432 £ annuellement

 

La présidente de l'AG suit la ligne défendue lors de la London BookFair par son homologue britannique de la Society of Authors : obtenir plus d'argent des ventes de livres numériques pour les auteurs. Mais dans le même temps, pointer le comportement d'Amazon, qui tire sans cesse vers le bas le prix de vente de ces ebooks. « Et je pense que cela a un impact sur la manière dont le public considère l'écriture. Si Amazon maintient des prix bas pour les ebooks, très, très très bas, les gens pensent alors “eh bien, en réalité, l'écriture n'est pas un produit de grande valeur”. »

 

La gratuité, c'est le vol, son propre vol

 

Sauf que les auteurs commettent également une autre erreur d'appréciation : en publiant gratuitement dans les médias des articles, estime-t-elle, ils se privent de rémunération. Ils fournissent ainsi des contenus à l'œil, pour des firmes comme Goodreads, le Huffington Post ou Medium.com, cite-t-elle, qui appartiennent à de grandes sociétés. Et qui, elles, monétisent d'une manière ou d'une autre, leurs interventions. 

 

D'autant que ces articles, assure la président de l'AG, ne font pas vendre plus de livres. « J'ignore si quelqu'un a des chiffres sur les ventes qui résultent de ce type de publication », interroge la présidente. Existe-t-il une connexion entre la signature de l'auteur dans tel ou tel média, et des retombées sur les ventes ? La réalité serait plutôt de se demander s'il est possible, pour un auteur – et quel type d'auteur, dans ce cas – de se passer de pareilles publications.

 

« Nous voulons que les écrivains reconnaissent ce qui se passe, qu'ils soient avertis de cette tendance : les écrivains contribuent eux-mêmes à l'idée que leurs écrits ne méritent pas d'être rémunérés », conclut la présidente. (via The Bookseller) Manifestement, donc, les auteurs se rendraient responsables de leur propre malheur.

 

Bien entendu : la gratuité, c'est le vol. Mais dans un cas comme dans l'autre, un créateur a besoin de se faire connaître, avant de se faire reconnaître. Et les billets qu'il peut publier sur des espaces, à choisir avec précaution, servent d'investissement promotionnel. D'ailleurs, les éditeurs eux-mêmes, certainement parce que cela arrange les finances des sociétés, réclament de plus en plus d'engagements de la part des auteurs. 

 

Exister sur internet, intelligemment, avant tout

 

Il faut comprendre l'enjeu : faire déplacer et intervenir un auteur, dans une librairie, était jusqu'à lors la norme. Sans rémunération ni autre chose que des frais remboursés, ou pris en charge, l'auteur venait alors assurer sa promotion, à l'occasion d'une rencontre, accompagnée de dédicaces. Mais la diminution du nombre de librairies indépendantes provoque une asphyxie : moins de lieux de promotion, donc moins de campagnes auprès du public... Ce qui donne à internet une place toute trouvée : la toile est un lieu d'échange infini, où les auteurs peuvent alors trouver une nouvelle place, permettant une rencontre certes moins probante, mais plus régulière. Voire, obtenir une place tout court. 

 

L'idée de rémunérer les auteurs pour leurs billets va évidemment dans le sens de la défense de leurs intérêts, mais n'est-ce finalement pas à court terme ? Après tout, quand un média commande un papier à un auteur, il le rémunère pour cela... La décision des auteurs d'œuvrer à leur présence sur internet dépend de leur propre volonté. S'ils estiment que cet investissement peut être rentable, en fonction de leurs propres critères, la Guilde serait bien avisée de revoir sa copie. 

 

Et puis, n'oublions pas que soumettre un manuscrit à une maison d'édition, en espérant qu'il soit retenu et publié dévalue également l'écriture. Surtout quand on accepte finalement la parution, sans percevoir d'avance. Alors que le livre aurait pu être commercialisé par l'auteur lui-même, via les plateformes que l'on connaît, en version papier ou numérique, ou les deux. Mais le paradoxe est bien là : l'argument de la dévaluation de l'écrit et des livres est traditionnellement déployé par les éditeurs, c'est-à-dire ceux qui font la pluie et le beau temps, justement. 

 

La rémunération des auteurs ne se discute pas, elle devrait tomber sous le sens, mais les modalités d'intervention des écrivains, quand elles sont débattues par des instances, prêtent souvent à sourire. Comme s'il y avait une totale méconnaissance de cet autre monde qu'est internet, et des possibilités réelles (autant qu'illusoires) qu'offre cet outil. Et Roxana Robinson était d'ailleurs en tête de file, lorsqu'il a fallu défendre Hachette Book Group, contre Amazon, lors du conflit opposant le revendeur à l'éditeur. 

 

L'autopublication, pour ces autres auteur(e)s

 

À la lumière de ces quelques observations, la suite de l'intervention diffusée dans le Bookseller devient plus tordue. Robinson met en garde les écrivains contre les perspectives de l'autopublication – considérant qu'Amazon, toujours lui, n'était en rien du côté des auteurs, pas plus qu'il ne prendrait leur défense. « Amazon peut être une bonne plateforme pour certains auteurs, écrivains, spécialement pour des auteurs de littérature de genre autopubliés. La romance ou la science-fiction ou le mystère, ce genre de livre vit souvent très bien, si vous vous autopubliez sur Amazon. »

 

Difficile de ne pas y lire une forme de mépris, de condescendance pour la littérature de genre : en filigrane, la présidente affirme, somme toute, que la vraie littérature, elle, passe par une maison d'édition. Inutile de développer, on comprend l'idée. Et finalement, l'ensemble du raisonnement qui part de cette notion de rémunération et de gratuité : selon que l'on soit puissant ou misérable, les investissements promotionnels de votre maison ne seront pas les mêmes. Et pour se faire entendre, certains devront user de ruses.