Trop de détenus auteurs : la Roumanie amende ses remises de peine

Antoine Oury - 14.01.2016

Edition - International - Roumanie prison - auteurs détenus - remises de peine écriture


On détient probablement un record du monde : un livre de 212 pages a été écrit en moins de 7 heures, en Roumanie. Son auteur est un détenu, lequel a profité d'une loi de 1969 qui permet aux condamnés de réduire leur peine de 30 jours s'ils publient un ouvrage scientifique. Le problème, c'est que le nombre d'ouvrages publiés a littéralement explosé depuis 2013, et que la Justice roumaine soupçonne le recours à des ghost writers. La ministre de la Justice Raluca Prună envisage d'ailleurs une suppression de cette disposition de la loi.

 

Jail

(photo d'illustration, 826 PARANORMAL, CC BY 2.0)

 

 

Le nombre de livres écrits depuis une cellule affiche une hausse spectaculaire en moins d'une dizaine d'années : d'un livre par an en moyenne entre 2007 et 2010, on passe à 5 en 2012, dont l'ancien Premier ministre Adrian Năstase, condamné pour détournement de fonds la même année, et Sorin Ovidiu Vântu, magnat des médias condamné pour chantage, lui aussi en 2012.

 

Ensuite, la courbe file en flèche : on relève 13 ouvrages en 2013, puis une soixantaine l'année suivante, et enfin, pour 2015, un chiffre surréaliste, près de 331 livres. Selon la presse roumaine, l'exemple des « détenus en col blanc » aurait été largement suivi par d'autres détenus, attiré par ce moyen assez simple de réduire leur peine de prison. Un quotidien a même publié une liste des ouvrages publiés dans ces conditions, avec les noms des détenus. Certains d'entre eux cumulent 10 ouvrages, voire plus, ce qui permet de s'éviter pas loin d'une année derrière les barreaux.

 

Face à la situation, la ministre de la Justice remarque que la situation « a véritablement dégénéré », et proposera début février un amendement pour supprimer cette disposition, à l'entrée en vigueur immédiate. D'après plusieurs enquêtes, les détenus feraient appel à des ghost writers, mais aussi à des professeurs d'université, des éditeurs ou encore des employés pénitentiaires pour écrire, valider ou faire publier « leur » livre.

 

Une corruption qui touche le système universitaire

 

Évidemment, les indices laissés par les détenus sont légion : citations issues de livres auxquels les prisonniers n'ont pas accès, phrases copiées collées... L'ouvrage Matrimonial Alliances as a Policy of Romanian Kings in the XIV-XVIth Centuries, signé par l'homme d'affaires Gheorghe Copos derrière les barreaux, s'est ainsi avéré être un vulgaire plagiat. Les détenus n'ayant pas accès à Internet, le recours à un complice est plus que probable.

 

L'Université de Bucarest fait partie des institutions éclaboussées par l'affaire : le professeur Marian Popescu, président du comité d'éthique, a fait savoir qu'une enquête était ouverte sur l'affaire. Par ailleurs, il se dit très favorable à la suppression des remises de peine par une publication scientifique : « Nous avons publiquement demandé l'année dernière que cette disposition soit supprimée, elle est honteuse et laisse penser que les travaux scientifiques sérieux que nous menons dans les universités sont ridiculement simples à accomplir. »

 

Sitech, un éditeur scientifique roumain, a précisé que « le juge avait toujours le dernier mot » quant à la réduction de peine, et qu'une publication ne signifiait pas forcément 30 jours de prison en moins. Raison supplémentaire de supprimer la disposition selon la justice roumaine : les ouvrages publiés ne sont imprimés qu'en faible quantité, et souvent achetés par les « auteurs » eux-mêmes. 

 

Des possibilités de remises de peine basées sur l'écriture ou la lecture existent tout autour du globe : en juin 2012, le Brésil proposait 4 jours de remise de peine pour un livre lu. En France, des dispositions similaires ont été ajoutées à la réforme pénale, mi-2014.

 

(via Romania Insider, Retraction Watch, BBC)