Trop de livres, trop d'histoires rebattues, ad nauseam ?

Neil Jomunsi - 04.04.2018

Edition - Société - édition production livres - surproduction livres romans - histoires livres lecture


On parle allègrement de bibliodiversité, pour saluer le nombre de livres qui sont chaque année publiés en France. Parce que dans diversité, il faut entendre liberté de publier. Et donc, liberté. Mais dans le volume, qui devient masse, à quel moment entend-on excès, voire trop, tout court ? Neil Jomunsi, coutumier de nos colonnes, pose ici quelques réflexions. Alors, trop, c’est trop ?

 

Retrouver Neil Jomunsi, sur Page 42


Too Much Cheezburger...
Christi Gain, CC BY 2.0
 
 

Je m’interroge beaucoup en ce moment sur l’impérieuse nécessité de publier des histoires déjà mille fois racontées. Je n’ignore pas le credo légendaire : bien sûr que oui, tout a déjà été raconté… mais « pas de cette manière ni par cette personne » – c’est Gaiman qui dit ça, il me semble. Et je m’en suis contenté longtemps, parce que c’est aussi une parole qui rassure face au désarroi et au vertige. Et puis ça a pu être valable… à une époque. Mais ce qui était pertinent il y a 20 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui.
 

Face à l’explosion de la fiction – de son écriture, bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à écrire, mais aussi de sa distribution, de sa diffusion, de sa massification, de sa totémisation –, je me trouve face à un vertige. Entendez bien : que de plus en plus de personnes écrivent de la fiction, je trouve ça formidable, même si je ne sais plus très bien pourquoi je trouve ça formidable – c’est un sentiment. Je crois que c’est une manière de sortir beaucoup de choses de nous, des choses qui autrement croupiraient, voilà, je crois au pouvoir cathartique de l’écriture, à ses bénéfices personnels qui parfois mutent en bénéfices collectifs lorsque la lecture d’une œuvre résulte en une identification parfaite avec les personnages et la narration.
 

Mais voilà, tout ça est devenu si mécanique, si laborieux… industriel en somme. Personne n’est dupe : ce qu’on appelle surproduction n’est pas un phénomène tombé du ciel. C’est un mouvement planifié de longue date par l’économie, et par l’industrie – pas forcément consciemment, mais parce que c’est dans l’ordre des choses, parce que la fuite en avant est toujours une manière brute et efficace de sauver le navire.
 

Surproduction ? Faux ami, pour décrire la situation


La massification de la fiction n’enrichit pas les auteurs, au contraire. En revanche, elle enrichit l’industrie : studios, éditeurs, distributeurs écoulent de la fiction à la tonne, et ce qui ne passe pas ses filtres (ou ne veut pas s’y soumettre) vient graisser les rouages des plateformes d’autopublication et du web social. Et puis ce qui ne s’écoule pas crée de la trésorerie, et on recyclera le papier. La surproduction n’est pas une maladie : elle existe parce que l’économie est gagnante.
 

En passant, j’aimerais trouver un autre mot que surproduction. Parce qu’employer « surproduction » exprime implicitement que certains soient légitimes à inonder les têtes de leur fiction et d’autres non. Ce n’est pas ce que je crois, le phénomène est plus compliqué. Je crois aux bénéfices de la rareté, mais celle-ci n’est aujourd’hui plus envisageable. Elle ne peut plus exister dans un monde connecté où chacun s’éduque à son rythme (souvent rapide) et veut exister. Je suis le premier à vouloir exister. C’est humain.
 

Par contre, j’éprouve encore un peu de fierté à réfléchir de quelle manière je veux exister. Je trouve encore parfois mon compte dans la massification fictionnelle – de la multitude émergent fatalement des perles, et chaque œuvre a le potentiel de parler à un public différent, ne serait-ce qu’à une personne ou deux. Mais produire du roman au kilomètre – même personnel, même légèrement différent ce qui a été écrit au cours des six derniers siècles – m’apparaît comme une œuvre folle, sinon aveugle.

J’ai envie de réfléchir autrement, de trouver de nouvelles formes, de continuer d’expérimenter sous d’autres medias, à travers d’autres chemins. S’il est une chose en laquelle je crois fermement, c’est que la fiction peut émerger des endroits les plus incongrus et des situations les moins propices. On peut trouver de la fiction dans une rayure de parquet ou une tache de couleur dans le ciel.
 

Mais continuer de participer à cette machine infernale, sous cette forme-là, n’écrire que pour engraisser le monstre…, il me semble que c’est au-dessus de mes forces, enfin plutôt que ça me démoraliserait un peu. Il faut que je trouve à exprimer de la fiction sous une autre forme, une forme moins lisse, moins formatée, peut-être plus difficile aussi, parce que le marché est le marché pour une bonne raison : il vend, même peu.
 

Une contamination globale : vive l'épidémie ?


Je crois pourtant qu’on a plus que jamais besoin de nouvelles formes, qu’elles impliquent le médium ou la langue, le format ou la tessiture, en tout cas on a besoin de mettre à nouveau un peu de sens dans toute cette mécanique de création, car laisser l’industrie définir ce qu’il est valable ou non de créer est une course vers les gouffres (les bibliothèques, c’est une autre histoire). Or, l’industrie produit aujourd’hui non seulement des produits stéréotypés, mais aussi des comportements stéréotypés – entendez, même si on n’intègre pas son système, on produit tout de même des œuvres formatées par ses exigences.

Il suffit de parcourir Wattpad, le top d’Amazon ou de l’iBookstore, pour constater que nos imaginaires ont été contaminés, ou plutôt colonisés par l’industrie. Même ceux qui se proclament « indépendants » (de qui, de quoi ? pas d’Amazon, en tout cas) optent pour une logique de marché, d’offre et de demande.
 

Les artistes n’ont pas vocation à obéir aux lois de l’offre et de la demande, sans quoi ils deviennent des commerçants : au contraire, ils offrent une vision personnelle et intransigeante à laquelle on est libre d’adhérer ou non. C’est comme que cela marche, en théorie. Mais nous avons si bien intégré les mécanismes de domination artistique que c’est notre sens même de la création qui s’en retrouve faussé.
 

La nausée en perspective...
 

Il faut donc prendre de la distance – sinon peut-être de la hauteur – avec tout cela. Se garder d’écrire des choses mille fois écrites, ou alors les conserver pour soi, comme traitement cathartique. Réfléchir aussi en terme de pollution des têtes, du temps et des imaginaires – est-ce que ce que je crée mérite d’être infligé aux autres ? (je précise à toutes fins utiles, et pour qu’on ne vienne pas me traiter de snob, que toute la réflexion qui précède s’applique avant tout à mon propre travail et à ma propre personne)
 

Tout le monde a aujourd’hui intégré qu’il ne fallait pas jeter ses papiers par terre, qu’il ne fallait pas laisser le robinet ouvert et qu’il fallait éviter le gaspillage. C’est de l’écologie « de base ». Mais l’écologie devrait aussi s’appliquer aux territoires de l’esprit. Car le gaspillage des ressources, qu’elles soient matérielles ou spirituelles, mène invariablement à la nausée. Ça ne demande pas de sacrifier son ego (pourquoi publions-nous, encore une fois, si ce n’est pour exister) mais de mieux l’investir. C’est au contraire une manière de le sublimer que de réfléchir à de meilleurs écrins.
 

Je crois – mais je me trompe peut-être – que c’est à ce coût, modique, que nous vaincrons le démon de la surproduction.

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Commentaires

Bonjour Neil,

Vous avez raison, ce débat est extrêmement complexe. Réflexions à propos de vos réflexions :

- il y a dans votre propos confusion entre édition et édition littéraire, confusion de tous temps savamment entretenue sans doute pour des raisons de prestige

- surtout ne vous remettez pas en question en termes de qualité, c'est aux éditeurs et aux distributeurs de réguler, ou pas, le marché, pas aux auteurs

- la recherche de trésorerie pour les acteurs économiques est piégeuse et difficilement inévitable dans un contexte de baisse drastique du tirage moyen (et donc du nombre de lecteurs, du nombre de grands lecteurs etc...

- Les petits tirages et les petites rotations coûtent cher aux éditeurs et aux distributeurs, sans compter les effets sur le diffuseur (que l'on oublie toujours).

- Les nouvelles techniques d'impressions à la commande vont encore complexifier la donne en neutralisant précisément les contraintes économiques du stockage et du tirage, qui faisaient effet jusqu'ici effet de filtre (pour le meilleur et pour le pire). Mais aussi en permettant aux éditeurs de faire de réelles économies de stockage et de tirage.
Pas d'accord avec tout (forcément, y a débat) mais raccord avec ceci : "continuer de participer à cette machine infernale, sous cette forme-là, n’écrire que pour engraisser le monstre…, il me semble que c’est au-dessus de mes forces, enfin plutôt que ça me démoraliserait un peu."

Et j'ai l'impression que hors du "monstre", dans l'autoédition par exemple, on assiste plus à une auto-réplication des formes qui marchent qu'à une augmentation de la diversité. Cela vaudrait le coup d'en faire l'étude statistique...

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