Trouver le bonheur dans les livres, pourquoi pas, mais comment ?

Justine Souque - 14.09.2015

Edition - International - bien être - bonheur collections - lectures méditation


Dans les librairies et autres points de vente, les livres « Bien-être » et tous leurs dérivés (SantéMéditationSpiritualité, etc), ont gagné du terrain. Soucieuses de répondre à la demande, des maisons d’édition ont donc enrichi leurs collections sur ce thème avec, dans leurs catalogues, un large choix pour apprendre à mieux gérer le stress, à mieux dormir, bref, à mieux vivre au quotidien, mais aussi, parfois, à tendre vers des formes de sagesse qui ont vocation à être mises en pratique dans le monde actuel. 

 

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Sima Dimitric, CC BY 2.0

 

 

Prenons l’exemple d’un ouvrage à succès, Plaidoyer pour l’altruisme de Matthieu Ricard, édité chez NiL, en 2013, dans la collection « Essais/Documents/Récits/Témoignages » : de nombreuses références philosophiques, historiques et scientifiques structurent son texte et sa pensée. Adapté en format audio par les éditions Audiolib, en 2014, il est situé dans la collection « Bien-être et spiritualité », et aujourd’hui classé dans la toute nouvelle sous-collection « À l’écoute de la sagesse », créée en mai 2015, aux côtés de deux autres sous-collections « À l’écoute de mon corps », et « À l’écoute du vivre mieux ». Comme on peut le constater, les étiquettes se superposent, et une question demeure : mais où ranger ce livre ? Le placer au rayon « Bien-être », n’est-ce pas finalement suivre une stratégie marketing afin de répondre aux attentes du grand public, toujours plus avide de « coaching » ? 

 

Michel Raimbault, comédien-lecteur pour Audiolib avec, entre autres, Plaidoyer pour l’altruisme et Plaidoyer pour le bonheur de Matthieu Ricard, également chez NiL, 2003, et de Éloge de la faiblesse, d’Alexandre Jollien, chez Marabout, 2011, nous éclaire : « Ce n’est pas parce qu’il y a des vues commerciales qu’on ne retrouve pas d’obligation morale de la part des auteurs et des éditeurs. Ce qui peut distinguer les ouvrages les uns des autres dans ce type de collections, c’est la notoriété de l’auteur et de ses connaissances, même si cela crée des discriminations. Mais c’est aussi le lectorat, par le bouche-à-oreille, qui fait la différence entre tous les ouvrages publiés. »

 

Diversité éditoriale : dur de choisir

 

Le nom de l’auteur serait donc la véritable étiquette à laquelle se fient majoritairement les lecteurs. En amont de la vente du livre, et pour réduire peut-être les « discriminations » évoquées, il en va donc de la responsabilité de l’éditeur de bien identifier l’ouvrage afin de ne pas trahir le message de son auteur et tous deux, conscients de répondre à de réels besoins de la part des lecteurs, doivent s’engager à présenter un ouvrage dont la pensée est solide, féconde et engagée.  

 

De nombreux ouvrages sont en effet publiés chaque année, comme on peut le constater par la diversité des ouvrages proposés. Demandons-nous toutefois comment présenter certains titres qui, en posant des interrogations altruistes, et éminemment concrètes — c’est-à-dire portées sur des faits de société, qu’ils soient économiques, politiques, ou écologiques —, semblent se singulariser des ouvrages enseignant les techniques propres au « développement personnel » New Age [sophrologie, yoga, art-thérapie, etc.] ayant pour objectif d’apaiser les troubles individuels. 

 

Comme le rappelle Alexandre Jollien [philosophe et auteur de nombreux ouvrages, dont Petit Traité de l’abandon, Seuil, 2013 et Vivre sans pourquoi, Seuil-L’Iconoclaste, 2015], « il y a encore de nombreux malentendus sur les notions de “spiritualité”, de “méditation” et de “bien-être”. Pour éviter leur récupération commerciale, il faut mettre en avant les ouvrages audacieux qui invitent non seulement à suivre une démarche intérieure, mais aussi, et surtout, à s’ouvrir aux autres pour trouver la force de lutter contre les inégalités et les injustices actuelles ». Mais pour éviter ces dérives, encore faudrait-il que les maisons d’édition, les services de presse et les libraires harmonisent le vocabulaire afin de trouver les mots justes pour la promotion de tels ouvrages, d’autant plus que la logique des étiquettes varie non seulement entre les différentes maisons d’édition, mais aussi d’une librairie à l’autre. 

 

Essai, spiritualité, ésotérisme : l'épineuse classification

 

La question de la catégorisation des ouvrages dits « Bien-être » s’est récemment posée lors du lancement de La Première Paix Mondiale [éditions Québec-Livres, collection « Spiritualité »], le 9 septembre 2015 dans la librairie Gallimard de Montréal.

 

Christophe Roux-Dufort — l’un des auteurs, professeur en gestion de crise à l’Université de Laval, qui a coécrit l’ouvrage avec Bernard Montaud, fondateur du mouvement spirituel Art’As —, nous confie : « Sans oublier que la spiritualité est avant tout une pratique, l’ouvrage rassemble des références en psychologie, en économie, et dans divers domaines des sciences pour appuyer nos propos et montrer à quel point la lecture spirituelle sur l’ordre et les désordres du monde prend du sens lorsqu’elle raisonne avec la contribution d’autres travaux ».

 

En classant cet ouvrage dans le rayon « Ésotérisme », sous-section « Spiritualité », comme c’est le cas dans quelques magasins de la chaîne Renaud-Bray au Québec, le contenu de l’ouvrage n’est-il pas, en quelque sorte, trahi ? Pour l’instant, le site des magasins de la chaîne Fnac le propose en tant qu’« essai », à partir du 15 octobre 2015. 

 

Derrière le choix des multiples termes évocateurs pour ces collections « Bien-être » qui ne cessent de prendre de l’ampleur, des enjeux se dessinent : comment rendre compte du travail de chaque auteur et guider les choix des lecteurs ? Ne faudrait-il pas valoriser autrement, au sein des collections éditoriales, des rayonnages, mais aussi lors des campagnes promotionnelles, les ouvrages spécialisés dans la connaissance de soi des ouvrages pluridisciplinaires sur la conscience du monde ? À méditer.