#salto30 – On rendra grâce, non à Dieu, n’en déplaise au Vatican, mais à Milan : l’édition du 30e anniversaire de Turin va se conclure avec un résultat exceptionnel. Le mérite en reviendra pour partie à ces groupes éditoriaux, qui aujourd’hui se mangent les mains — triste soupe — d’avoir préféré à la manifestation de Turin, celle milanaise, Tempo di Libri.  


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À la veille du dernier jour, les chiffres donnaient déjà le tournis : sur 45 000 mètres carrés d’exposition, le Lingotto comptait 11 000 mètres carrés de surface strictement commerciale. Et si les stands d’éditeurs priment dans la vivacité d’une manifestation, la dimension marchande favorise de toute évidence la prospérité d’un événement. Pour séduire chacun, Turin avait mis les petits plats dans les grands : le prix des espaces divisé par deux a permis de faire venir 424 exposants contre 338 l’année passée. Et en tout, 1060 maisons d’édition se sont retrouvées…

 

C’est si peu dire que je t’aime…

 

Le dimanche 21, veille de la fermeture, pour le salon seul — c’est-à-dire sans compter les manifestations du Off — plus de 126.000 visiteurs étaient recensés. Soit quelques milliers de plus qu’à la fin de l’édition 2016. « Turin est la ville de la littérature, c'est sûr », jure un serveur de l’hôtel situé non loin du Lingotto. Et sa parole importe plus encore que celle de tous les éditeurs réunis : pour lui, Turin accueille un salon depuis trente ans. Car s’il sait tout juste — ou déjà ? — que Daniel Pennac était présent (« Je l’ai vu à la télévision dimanche dernier ! »), il sait que Milan a tenté de jouer les trouble-fêtes. Et les Turinois ne pardonnent pas cette ingérence.

 

La guerre entre Milan et Turin, dans les médias italiens, et dans les faits, avait rapidement tourné à l’affrontement entre les méchants et les gentils. Turin finit par incarner un acte de résistance — et on peut considérer que toute la ville s’est liguée. 

 

Alors, oui, les habitants ont déployé tout ce qu’elle avait de curiosité, d’envie, d’euphorie, pour démontrer que c’est ici que la Communauté des Lecteurs se trouve. Même ceux qui semblaient venir pour la première fois, ont su montrer l’orgueil turinois. Les politiciens ont donné de la voix — Chiara Appendino, la maire de Turin, du parti Cinque Stelle, dont elle sait prendre ses distances, n’y est pas pour rien. Avec la Fondazione per il Libro, la Musica e la Cultura et les différentes structures du livre, une ligue s’est montée. Et comme chacun sait, c’est avec les scolaires, des milliers de collégiens, lycéens et des plus jeunes, que la machine s’est mise en route.

 

Sacrifier son estomac aux nourritures littéraires

 

Cette Communauté des Lecteurs, embrassée par un directeur qui a bouleversé pour le mieux l’organisation, s’est retrouvée au beau milieu de professionnels qui se connaissent, se reconnaissent, et se retrouvent avec plaisir. « Nous étions à Milan, pour découvrir, pour faire notre propre impression, mais c’était morose, triste. Et il n’y avait personne », nous confirme un éditeur indépendant, Clichy Editions. Des représentants de la maison Rizzoli, filiale du groupe Mondadori, étaient écœurés : « Chez certains éditeurs, les ventes ont augmenté de 20 à 50 % par rapport à 2016. Que le groupe Mondadori ait boudé la manifestation, c’est une chose politique, mais commercialement, les maisons ont fait une erreur grave, et ils le savent désormais. »

 

Et les maisons en redemandaient, estimant qu’il aurait même été possible, voire préférable, de fermer une heure plus tard — 21 h, au lieu de 20 h, pour faire vivre encore les stands.

 

L'édition francophone au salon du livre de Turin : une place à prendre
 

Dans les couloirs, chaque jour, s’agglutinaient des lecteurs empressés, les files d’attente interminables — y compris pour les toilettes, un point sérieusement à revoir — ou les repas, à base de panini, de hot-dogs ou de pizzas, que l’on avale assis sur les marches, au soleil. « La nourriture était insupportable », s’indigne la presse, vexée que l’on puisse donner une si piètre image… de la gastronomie italienne. « Mais quand on en est à ce niveau de critiques, c’est que tout s’est plutôt très bien passé », plaisante un éditeur de bandes dessinées, Pavesio. C’est que l’on n’offense pas la table, en Italie. 

 

Effectivement, les sandwichs étaient mauvais — mais l’emportaient amplement en comparaison du carton que l’on vend à Livre Paris, pour le même prix. Les lecteurs ont fait contre mauvaise assiette bon cœur. 

 

Nicola « lagioisa » Lagioia, homme du moment

 

Tout cela, reconnaît la presse unanime, c’est le fait d’une équipe, et d’un homme, surnommé par Maurizio Assalto éditorialiste de La Stampa, l’écrivain Nicola « lagioiosa » Lagioia, lauréat du prix Strega. Une véritable machine de guerre, qui était de toutes les rencontres. « La gioia » se traduit par « la joie » : nomen est omen. Car c’était le mot d’ordre du directeur, qu’il transportait en tout endroit du salon, omniprésent à en flirter avec l’ubiquité. Lagioisa serait une sorte de dérivé adjectival et l’on n’aurait pas mieux inventé. 


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Il fallait bien cela pour redresser la situation d’une manifestation prestigieuse, mais torpillée l’an passé par des affaires juridiques de détournement d’argent, et autres saletés dont la littérature se passerait volontiers.

 

Cette année, Turin a démontré que les lecteurs ne se déplacent pas simplement parce qu’une concurrence se développe et qu'on leur demande. Dans les quatre pavillons du Lingoto, on ne jure maintenant que par la fidélité et de l’attachement sentimental. Voilà ce que Ernesto Mauri, grand patron de Mondadori, l’homme à l’origine du schisme, et qui a emporté l’Associazione Editori Italiani avec lui, a dû mesurer. Mais comme le corbeau de la fable, un peu tard. Un peu trop tard. Et pour avoir sous-estimé cette Italie captive d’une restauration exécrable, pour mieux savourer sa rencontre avec les livres, voici que Mondadori paye cher son hubris.
 

Alcool, chantier, livres-lampes : les stands insolites du salon du livre de Turin

 

Les Latins avaient coutume de dire que les dieux aveuglent ceux dont ils souhaitent précipiter la chute. Le problème est que rarement les victimes de cet aveuglement ne s’interrogent sur les motivations des dieux. Depuis Rho, où se déroulait Tempo di Libri, nul besoin d’une pythie pour le saisir : tout oracle ne produirait qu’un message, what a pity… « Rares sont les villes qui en Italien, sont parvenues à associer le commerce et la littérature, deux éléments qui semblent s’opposer », estime un officiel.

 

Si les dates de la prochaine manifestation ne sont pas encore arrêtées au moment où nous écrivons, elles devraient se situer du 3 au 7 mai 2018. Une conférence de presse doit intervenir en fin d’après-midi, pour fair un point sur cette 30e édition, celle d’un anniversaire dignement fêté.