Umberto Eco et l'art de la création littéraire

Khalid Lyamlahy - 07.04.2015

Edition - Société - Umberto Eco - texte machine paresseuse - ambition littéraire


On connaît déjà Umberto Eco pour sa carrière romanesque, avec des titres marquants tels que Le Nom de la rose, Le Pendule de Foucault ou encore Le Cimetière de Prague. Par ailleurs, derrière le romancier italien connu du grand public se cache un universitaire créatif qui a exploré des domaines aussi variés que la philosophie, le langage ou encore la sémiotique. À l'heure où la traduction anglaise de son dernier roman, Numéro Zéro, déjà disponible en italien, est annoncée aux États-Unis pour novembre 2015, Umberto Eco s'impose comme un romancier d'expérience qui a su trouver la bonne formule pour écrire des œuvres à succès. Que peut-on apprendre de son expérience du roman et de la création littéraire ? 

 

 

Umberto Eco
Umberto Eco, 2011 - Blaues Sofa, CC BY 2.0

 

 

Le texte créatif, une bouteille à la mer

 

En 2013, les Éditions Grasset & Fasquelle publient la traduction française de son ouvrage Confessions of a young novelist (Harvard University Press, 2011) qui reprend une série de conférences données par l'écrivain à l'Université Emory à Atlanta en 2008. Dans cet ouvrage original, Umberto Eco se considère comme un « très jeune » romancier qui n'a publié son premier roman, Le Nom de la rose, qu'en 1980, soit à l'âge de quarante-huit ans. Arrivé tard sur le domaine du roman, Eco livre dans cet ouvrage ses réflexions sur l'art de la création littéraire et l'univers du roman.

 

L'auteur commence par évoquer les premiers poèmes qu'il écrit à l'âge seize ans, une expérience qu'il considère comme un désastre. En effet, pour Eco, « il y a deux sortes de poètes : les bons, qui brûlent leurs poèmes à l'âge de dix-huit ans, et les mauvais, qui continuent à écrire de la poésie jusqu'à la fin de leurs jours ». 

 

Comment distinguer le bon du mauvais poète ? Eco s'attaque à la question en interrogeant le concept de « l'écriture créative ». Un écrivain est celui « qui produit des textes créatifs » alors qu'un écrivant est celui « qui rend compte des faits ». Pour Eco, le texte créatif n'est pas nécessairement un texte en contradiction avec les faits ; il est surtout une création lancée dans le monde et qui admet toutes les interprétations. Un texte créatif est comme « une bouteille à la mer » que l'écrivain jette dans l'espace de la lecture. Dans un texte créatif, comme un roman ou un poème, l'écrivain cherche à « représenter la vie dans son inconsistance », et non à démontrer une quelconque vérité, ou résoudre une problématique précise.

 

La créativité est une ouverture sur le monde du sens et de la signification. En effet, les auteurs créatifs sont ceux qui « demandent à leurs lecteurs d'essayer une solution et ne leur offrent pas une formule définie ». Être créatif c'est avoir la capacité de proposer, de suggérer, d'amener à penser et à imaginer, d'encourager à essayer et d'apprendre à renouveler sans cesse l'acte de la lecture. 

 

De l'envie au travail de terrain

 

Interrogé après la publication du Nom de la rose sur les raisons qui l'ont poussé à décider d'écrire un roman, Umberto Eco finit par prendre conscience que la seule réponse « suffisante et raisonnable » est qu'à un moment de sa vie, il avait éprouvé « l'envie » de le faire. Avant d'être un projet, l'écriture est un désir, une envie, une sorte de lumière intérieure qui émerge de façon inattendue et se transforme en élément déclencheur de l'acte de la création littéraire. Dans la recette ironique qu'il propose pour l'écriture d'un roman, Eco situe le point de départ dans une forme de notation brève qui se nourrit d'une lecture préalable et débouche sur « quelque chose de plus proche d'un haïku japonais » que d'un roman. Comme Barthes, Eco trouve dans cette forme de poésie japonaise, brève et incisive, une image représentative de la lueur initiale qui précède tout acte de création romanesque. 

 

Poursuivant sa réflexion à partir de la genèse de son roman Le Nom de la rose, Umberto Eco avance deux conditions préalables à l'écriture du roman : la disponibilité d'un « matériau » riche et la « familiarité » de l'écrivain avec ce dernier. Une fois décidé à écrire un roman, l'écrivain n'a qu'à ouvrir le « grand placard » qui contient ses notes, ses observations et les résultats de ses recherches pour y sélectionner la matière de son œuvre à venir. Ainsi, l'étape proprement dite de l'écriture est précédée par une longue période de « gestation littéraire » pendant laquelle il s'agit de « collecter des documents », « visiter des lieux », « dessiner des cartes » et « croquer » des visages. La notation est le maître mot de cette période ; pour écrire un roman sur le Moyen Âge, Eco note tout, jusqu'à la couleur d'une voiture qu'il voit passer dans la rue et dont la couleur produit « un effet » sur lui : « Je prends note de cette expérience dans mon calepin [...] et cette couleur jouera plus tard un rôle dans la description, par exemple, d'une miniature ». 

 

L'écriture nécessite un travail de terrain dont l'objectif est de noter ses observations, recueillir des images, enregistrer des couleurs, rassembler des émotions et des expériences en vue d'une intégration future. Pour Eco, « un roman n'est pas un phénomène linguistique » comme la poésie. Le roman se définit principalement par « l'univers » que l'auteur y a construit et les événements qui s'y déroulent : « Tiens ton sujet, les mots suivront » comme l'énonce la règle latine citée par Umberto Eco. Raconter une histoire nécessite au préalable de créer un monde précis, régi par des règles claires et bien définies, afin que le lecteur puisse s'y promener « en totale confiance ».

 

Mais comment susciter l'intérêt du lecteur tout en préservant sa confiance ? Évoquant son roman L'Île du jour d'avant, Umberto Eco indique que son défi d'écrivain consistait à « déboussoler » le lecteur tout en gardant lui-même « les idées aussi claires que possibles, en parlant d'espaces et de lieux calculés au millimètre ». La gestion de cette contradiction apparente entre l'un des buts de l'écriture (déstabiliser le lecteur) et la conduite de l'écriture elle-même (garder le contrôle du monde créé) est certainement un élément fondamental dans la définition de la créativité littéraire. 

 

Une image à l'origine du roman

 

Bien en amont de cette question, Umberto Eco situe l'idée de base de tout roman dans une sorte d'« image séminale » (en rapport à l'action de semer) qui déclenche l'écriture, en donnant l'exemple de son roman Le Nom de la rose, suscité par l'image d'un moine empoisonné tout en lisant. Bien avant l'écriture du roman, Eco reconnaît avoir été frappé par cette image puis par le souvenir d'un frisson qu'il avait ressenti à l'âge de seize ans dans un monastère bénédictin. Tout roman serait donc le fruit d'une image « productive » qui apparaît subitement et prend sens de façon progressive. En développant le récit, l'écrivain tente de connecter toutes les images fondatrices qui lui ont traversé l'esprit à des moments donnés de son existence.

 

Umberto_Eco

Nic*Rad, CC BY 2.0

 

 

Ainsi, le roman s'apparente à un chemin que l'écrivain tente de tracer dans un monde à part, créé à partir de notations et d'expériences personnelles et déclenché par une image ou une idée fondatrice. Cependant, Umberto Eco note que « quand il y a trop d'idées séminales, c'est le signe qu'elles ne sont pas séminales ». En effet, l'image de départ doit être à la fois unique et originale. Le texte créatif est le fruit d'une idée sensiblement différente des autres, car elle seule peut donner lieu à l'élaboration du projet romanesque.  

 

Après avoir trouvé et identifié l'image « séminale », l'écrivain doit fixer certaines contraintes pour conduire son projet romanesque. Ces contraintes vont de l'organisation intérieure du texte (nombre de pages, nombre de parties...) aux profils des personnages, en passant par le contexte historique des événements et leur cadre temporel. Ces contraintes fondamentales peuvent également concerner la structure narrative et les choix opérés par l'auteur dans le but de susciter « l'Élan du Désir » chez son lecteur. La construction de l'univers romanesque s'accomplit grâce à ces contraintes fondamentales qui définissent le cadre de l'écriture et en orientent le mouvement. 

 

L'intention du texte

 

Umberto Eco termine le premier chapitre de ses Confessions en évoquant deux techniques qu'il emploie régulièrement dans ses romans, à savoir « l'ironie intertextuelle » et le « métarécit ». La première technique consiste à inclure dans le texte des citations ou des références issues d'autres textes célèbres alors que la deuxième désigne le fait d'inclure des réflexions sur la nature du texte lui-même. Pour Eco, le « double codage » (appellation qui désigne la combinaison de ces deux techniques) permet à l'auteur de susciter l'intelligence de son lecteur et de l'inviter à saisir les significations et les références cachées du texte. Pour l'auteur du Pendule de Foucault, le roman ne peut être réduit à un support de divertissement ; il est aussi et surtout un outil de stimulation des capacités intellectuelles du lecteur et un appel à la relecture du texte pour en saisir la richesse des sens. 

 

Comment saisir le sens d'un texte romanesque ? Pour Umberto Eco, il faut éviter d'interroger l'auteur et s'intéresser plutôt à « l'intention du texte » lui-même. Un texte est « une machine paresseuse » conçue « pour susciter les interprétations » et le rôle de tout lecteur est de donner libre cours à son imagination et à sa capacité de lecture et de compréhension. Le « Lecteur Modèle » est celui qui ne s'enferme pas dans une seule conjecture mais s'autorise une infinité de possibilités de lecture et d'interprétations. Une fois publié, le texte circule, vit, fait l'objet de commentaires et d'analyses dont le contenu échappe à l'auteur. À peine écrite, l'œuvre n'appartient plus à son auteur. Elle quitte l'espace de la création pour celui de la lecture, abandonne l'univers de son créateur pour rejoindre celui du lecteur. Dans L'Espace littéraire, Maurice Blanchot affirme : « L'écrivain ne peut pas séjourner auprès de l'œuvre : il ne peut que l'écrire ».

 

Dans ses Confessions d'un jeune romancier, Umberto Eco nous rappelle que l'acte de lecture est un séjour dans le texte que seul le lecteur averti et engagé peut réussir. La créativité littéraire s'écrit aussi bien dans le travail de l'écrivain-créateur qui ouvre le champ de la signification que dans l'effort du lecteur à réinterpréter le texte et en réinventer le sens.