“Un auteur qui se bat pour ses droits se bat pour l’ensemble des auteurs”

David Pathé Camus - 09.10.2019

Edition - Société - agent littéraire métier - profession agent littéraire - négociation avance éditeur


DOSSIER – Les négociations touchent à leur fin, quand éditeur, agent littéraire et auteur se sont accordés sur le montant de l’avance perçue pour un manuscrit. Quelques conditions restent encore à remplir avant la signature définitive du contrat. David Pathé-Camus, auteur, traducteur et agent littéraire, achève ici le volet le plus délicat de notre dossier sur le rôle des agents.



J’ai mis l’accent, dans l’article précédent, sur l’à-valoir : autrement dit, la somme qu’un éditeur verse à un auteur dans le but d’acquérir les droits d’exploitation de son œuvre.  

Cet à-valoir, payable généralement pour moitié à signature et pour moitié à « remise et acceptation du manuscrit » ou « à publication », est une somme d’argent qui reste acquise à l’auteur quelles que soient les ventes de son livre par la suite. 
 

Des montants et des hommes


On dit que l’à-valoir est “couvert” si les droits d’auteurs générés par les ventes du livre dépassent le montant de l’à-valoir. Ainsi, dans l’exemple cité dans l’article précédent, lorsqu’un auteur touche un à-valoir de 3000 € pour un livre dont les ventes génèrent pour 8000 € de droits d’auteur, l’éditeur reste devoir à l’auteur 5000 €.

Mais l’à-valoir, même s’il est important, à cause, notamment, de l’impact qu’il peut avoir sur les mises en place et parce qu’il offre un « minimum garanti » à l’auteur, n’est qu’une petite partie de la négociation — le sommet de l’iceberg. Ce qu’on ne voit pas est tout aussi important, sinon plus

Ou plutôt, ce que l’auteur — qui a trop souvent les yeux braqués sur l’à-valoir et son pourcentage — ne voit pas : les provisions sur retour, les conditions d’exploitation permanente et suivie, les droits secondaires, les droits de traduction, le numérique, etc. D’une manière générale, tout ce qui a trait à la vie de l’œuvre, avant, pendant et après parution.

Un éditeur sait très bien que l’à-valoir qu’il verse à un auteur correspond plus ou moins aux droits d’auteurs qu’il devra lui verser au terme — en gros — d’une année d’exploitation. Autrement dit : l’argent qu’il verse à l’auteur n’est jamais que celui que l’auteur aurait fini de toute façon par toucher. Une avance non remboursable. 
 

L'amour du risque... partagé


Et là, j’entends bon nombre de mes amis éditeurs s’écrier : « Mais la plupart des à-valoir ne sont pas couverts ! » Autrement dit : l’auteur reste « devoir » à l’éditeur une certaine somme. Certes. Mais il va de soi que plus les pourcentages négociés par (pour) l’auteur sont importants, plus celui-ci a de chance de couvrir son à-valoir – je dis “couvrir”, mais les éditeurs préféreront sans doute le terme “rembourser”. Si les éditeurs veulent que les à-valoir soient davantage couverts, il ne faut pas baisser les redevances à 2 ou 3 %, mais plutôt les faire commencer à 10.

Quant aux éditeurs cherchant à culpabiliser leurs auteurs en leur expliquant à quel point ils sont chanceux de n’avoir pas à “rembourser” la part de leur à-valoir non couverte pas les ventes, je dis ceci : le risque était partagé. Si vous estimez avoir été lésés financièrement, l’auteur l’a été également — au moins tout autant. Vous avez acquis son œuvre parce que vous estimiez qu’elle avait de la valeur. Vous en avez fixé le prix. Si vous vous être trompé, c’est votre responsabilité. Encore heureux que l’auteur ne vous demande pas de le dédommager pour avoir envoyé son œuvre à l’abattoir. 

Le fait que l’à-valoir soit non remboursable me semble une bonne chose, pour les deux parties. Mais, plus que l’à-valoir, ce qui retient mon attention au cours d’une négociation, ce sont surtout les royalties (ou “redevances”), et leurs paliers. 
 

L'amortissement des coûts de productions, ou les paliers


Les paliers — c’est-à-dire le fait que les royalties augmentent en fonction des ventes — sont importants. L’économie du livre est essentiellement à coût fixe. Ainsi, qu’un livre se vende à 500, 5000 ou 500.000 exemplaires, l’éditeur ne paiera qu’une seule fois la couverture, le travail éditorial, la traduction, la relecture-correction, etc. Généralement, ces coûts sont amortis une fois le premier tirage est écoulé. Ensuite, les bénéfices de l’éditeur augmentant, il est normal que ceux de l’auteur augmentent également.

Il arrive que des auteurs me disent : « On ne va pas se battre pour 1 %. » Mais si, justement. Car il ne s’agit pas de 1 %, mais de beaucoup plus que cela : si j’augmente vos royalties de 4 à 5 %, par exemple, comme dans le cas d’un ouvrage illustré, je n’augmente pas vos revenus de 1 %, mais de 25 %. Si je les fais passer de 8 à 9 %, je les augmente de 12,5 %.

Ce combat « pour le moindre point » est extrêmement important, non pas seulement pour tel ou tel auteur que l’agent représente, mais pour l’agence dans son ensemble — et les auteurs en général. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils en aient conscience ou non : tous les auteurs sont liés. Un auteur qui se bat pour ses droits se bat pour l’ensemble des auteurs. A contrario, un auteur qui renonce à se battre pénalise l’ensemble des auteurs. Auteurs, agents, éditeurs : nous créons tous, à notre petite échelle, des précédents. 

Il ne s’agit pas de culpabiliser qui que ce soit – après tout, chacun est libre de négocier ou non ce qu’il lui plaît –, mais juste de prendre conscience de ce fait : auteurs, agents et éditeurs, nous sommes tous liés. Liés entre nous, ainsi qu’à nos prédécesseurs et successeurs. 
 
 
Prochain article : « La négociation — partie 5 »
 
 

Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu


Commentaires
La couverture ne se paie pas qu'une fois : il faut payer des droits d'auteur à l'illustrateur/photographe , pas seulement le payer pour le travail réalisé. Un illustrateur/photographe qui se fait rémunérer comme cela se fait un peu arnaquer, surtout si le livre est un succès. D'autant plus que la couverture joue un peu dans l'achat d'un livre.
Bonjour Sab,



nous sommes d'accord - et il est vrai que la couverture d'un livre est extrêmement importante. Mais je parle de ce que j'ai constaté : à savoir que dans l'immense majorité des cas la couverture n'était payée qu'une seule fois (au forfait, donc).



Au plaisir,



David
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