Seul dans Berlin, le roman de Hans Fallada, bestseller international

Claire Darfeuille - 30.01.2014

Edition - Société - Seul dans Berlin - théâtre


En Allemagne, le succès est immense, 290.000 exemplaires écoulés depuis sa réédition en 2011, mais c'est en Grande Bretagne et aux USA que le roman de Hans Fallada, écrit en 1946, a débuté son irrésistible ascension. Le livre a figuré durant plusieurs mois parmi les meilleures ventes en Israël, avec 100.000 exemplaires. En France, le Folio de poche atteindra bientôt les 200.000 exemplaires et Denoël vient de rééditer l'ouvrage, en version intégrale non censurée, dans une nouvelle traduction de Laurence Courtois.

 

 

Une histoire vraie tirée des dossiers de la Gestapo

 

Il aura fallu attendre 60 ans à l'Allemagne pour redécouvrir ce chef d'œuvre, 900 pages écrites en 24 jours dans des conditions dramatiques. Drogué à la morphine, criblé de dettes, sans ressources, Hans Fallada, accepte de rédiger à partir des dossiers de la Gestapo l'histoire vraie de ce couple d'ouvriers berlinois, entré en résistance à la mort pour le Reich d'un frère (qui devient fils unique dans la version romanesque). Fallada mourra trois mois plus tard, en février 1947, d'un arrêt cardiaque, avant la publication du livre. 

 

« Mère, le Führer a tué mon fils ! Il tuera aussi le vôtre »

 

De 1940 à 1942, les Quangel (de leur vrai nom Hampel) vont opposer une résistance minuscule, mais inébranlable à l'appareil nazi. Chaque dimanche, puis plusieurs fois par semaine, Otto Quangel écrit une carte postale, un appel à résister, qu'il dépose ensuite dans une cage d'escalier, une gare, un lieu public. Petits gestes quasi invisibles, mais actes de courage immense à une époque où les dénonciations sont une des clefs d'un régime fondé sur la peur. Ils seront décapités le 8 avril 1943. Leurs 260 cartes, à peine lues, seront aussitôt détruites ou rapportées à la Gestapo.

  

« On torture et on meurt en quantité dans ce livre »

 

Dans la préface, Hans Fallada prévient « certains lecteurs trouveront qu'on torture et qu'on meurt en quantité dans ce livre…/… Cela n'a pas plu à l'auteur lui-même de dresser un tableau si sombre, mais plus de lumière aurait signifié mentir ». Il précise néanmoins que ses personnages sont « deux créatures de l'imagination », ajoutant que « l'auteur croit en "la vérité intrinsèque" de ce qui est raconté ». On sait à présent que le dossier de la Gestapo confié à Hans Fallada était incomplet. 

 

Remis à Hans Fallada par l'écrivain poète Johannes R. Becker, futur ministre de la culture de la RDA, qui le prie d'en faire un roman, le dossier du procès des Hampel est amputé de la quatrième partie. Dans celle-ci figurent les demandes de grâce où le couple une fois incarcéré s'accuse mutuellement, fait allégeance au Führer et renie ses écrits anti-nazis. Dans le livre, les Quangel n'abdiquent jamais, même sous la torture dans la sinistre prison de Plötzensee et jusqu'à leur exécution. 

 

Une mission d'éducation populaire socialiste

 

Le manuscrit original, retrouvé par l'éditeur dans ses archives, comprenait de multiples détails, expurgés dans la première édition, et un chapitre supplémentaire. Dans ce chapitre 17, on apprend que Anna Quangel était membre active de la « Frauenschaft », ligue des femmes nazies et l'appartenance de la factrice Eva Kluge au parti nazi qui avait aussi été gommée. Dans la postface, l'éditeur explique cette censure par ces mots « la mission que s'était confiée la zone soviétique en Allemagne, future RDA, était d'éduquer le peuple à l'aide d'exemples clairs et sans ambiguïtés, parfois simplistes. » 

 

La nouvelle édition intégrale révèle ainsi des personnages principaux et secondaires plus complexes, moins exemplaires, mais sans doute plus proches des lecteurs, de leurs contradictions et de leurs doutes ; de celui lancinant qui amène tout un chacun à se poser la question « qu'aurais-je fait en pareilles circonstances ? »

 

Pas de courage politique sans courage moral

 

Le chef d'œuvre de Fallada, « écrivain de la crise, qui sait si bien saisir la détresse des petites gens durant les périodes de bouleversement », selon la maison d'édition allemande, est une invitation à se pencher de nouveau sur la question du courage, dont Cynthia Fleury dans son essai « La fin du courage, la reconquête d'une vertu démocratique » dit qu'il est ce que j'ai à faire, moi, maintenant et qu'aucun autre ne peut faire à ma place,  rappelant au passage qu'il n'y a pas de courage politique sans courage moral.  

 

Le bestseller de Hans Fallada, traduit entre temps en 23 langues, est actuellement porté sur deux scènes à Paris,  au théâtre des Amandiers à Nanterre par Luk Perceval et au théâtre du Lucernaire par Claudia Morin. L'acteur, Vincent Pérez, dont la mère est allemande, en aurait par ailleurs acquis les droits cinématographiques avec le projet de tourner un long-métrage. 

 

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