Un écrivain italien en procès pour incitation au sabotage

Julien Helmlinger - 27.01.2015

Edition - Justice - Erri De Luca - Projet ferroviaire - Liberté d'expression


L'écrivain et militant italien Erri De Luca, lauréat du Prix Femina étranger en 2002 pour son roman Montedidio, va être jugé ce mercredi dans son pays pour avoir prononcé une phrase de trop à l'encontre du projet de ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin. Jugeant que le programme ferroviaire franco-italien menace les habitants du Val de Susa, l'auteur qui vit depuis des années en ermite dans la campagne au nord-ouest de Rome a pris leur parti.

 

 

TGV ATLANTIQUE

CC by 2.0 par Patrick Janicek 

 

 

Au fil d'une interview donnée en 2013, Erri De Luca s'est prononcé en faveur du sabotage de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, dont le chantier est ouvert entre la France et l'Italie. « Le verbe saboter a beaucoup de sens. Et personne ne peut, même pas un juge, m'empêcher d'employer ce verbe », estime l'accusé, mais la société franco-italienne LTF, à l'origine de la plainte, ne l'entend pas ainsi.

 

Âgé de 64 ans, l'écrivain né à Naples, ville natale qui occupe une place de personnage à part entière dans une grande partie de son œuvre, revendique sa phrase au nom de la « parole contraire », explique-t-il dans un entretien avec l'AFP. « Est-ce qu'un ouvrier qui fait grève est condamné parce qu'il sabote la production, bien sûr que non ! »

 

Alpiniste chevronné, Erri De Luca vit désormais à la campagne, « après des années de vagabondage », et passe des heures à traduire l'Ancien Testament de l'hébreu ancien à l'italien. Bien que non croyant, son dernier livre publié est une traduction du Livre d'Esther. Et si ses livres ne font pas allusion à ses combats militants, l'auteur n'en milite pas moins. 

 

« Non croyant ne veut pas dire athée, j'exclus Dieu de ma vie, mais pas de celle des autres. [...] Mes livres racontent des histoires et n'ont rien à démontrer », soutient cet ancien ouvrier, qui a conduit des camions chargés d'aide humanitaire à destination de Sarajevo pendant la guerre en 1992, et n'a finalement jamais renoncé son combat citoyen.

 

« Je crois qu'un écrivain, qui a un petit droit d'écoute au-delà de la promotion de ses livres, peut faire quelque chose pour des communautés qui se battent pour leur bon droit », ajoute l'écologiste convaincu, engagé en sa lutte contre la société franco-italienne LTF, mais aussi en faveur du droit et de la santé des communautés alpines. Il justifie notamment son opposition au projet ferroviaire par le fait que les montagnes traversées par le tracé de la ligne seraient pleines d'amiante.

 

Mais il risque désormais un à cinq ans d'emprisonnement, mais se refuse à faire appel en cas de condamnation. « Je ferais appel à moi-même. Ça veut dire tenir bon, résister à cette volonté de censure contre la liberté d'expression », revendique l'Italien. Son procès s'ouvre mercredi à Turin, et il devrait se rendre à l'audience. L'accusé préfère aller en prison plutôt que de renoncer à ce qu'il nomme La parole contraire, titre qu'il a donné à un petit livre où il défend sa position.