"Un écrivain peut bien écrire, mais être payé un minimum, tout le monde s'en fout"

La rédaction - 17.11.2014

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Léonel Houssam a connu une autre vie, avant de publier ses ouvrages chez Matière noire, maison d'édition dont se dégage un seul mot d'ordre, « une certaine poésie ». Mais aujourd'hui, Léonel, à qui ActuaLitté a déjà donné la parole, n'avait pas de poésie en tête : au contraire, des choses bien pragmatiques, trop pragmatiques peut-être. Payer les auteurs, cela fait déjà froncer les sourcils : écrire serait donc un métier ? Sauf qu'il faut avant tout les vendre, ces livres difficilement écrits, pour lesquels l'auteur s'est engagé. Alors, quand on se retrouve à n'être pas disponible chez les grands vendeurs, dans les grands magasins, la moutarde monte au nez. Et Léonel aime la moutarde fine. Très fine... Voici son coup de gueule, qui parlera certainement à bien d'autres auteurs.

 

 


 

 

Je vais vider mon sac, car il faut bien le faire une fois de temps en temps et rétablir une forme d'équilibre entre le clair et l'obscur de la vie. Lorsque j'étais ado, la FNAC était le plus grand agitateur (de culture) depuis 1954. Désormais, cette enseigne est avant tout l'entreprise emblématique de la culture en France.

 

Pour rappel, j'ai sorti mon nouveau livre le 5 novembre 2014 avec les éditions La matière noire, indépendantes, intrépides, aventurières et sérieuses. Une petite unité de combat d'écrivains est née au fil des mois. La Matière Noire n'a sorti que des livres de qualité, très risqués, renouant avec les grandes années d'une littérature libre (ça remonte à long tout ça maintenant) en format numérique pour commencer, et maintenant au format papier à la demande. Ça marche super, c'est juste parfait : pas de stocks, droits d'auteurs respectueux de l'écrivain, éthique éditoriale impeccable et énergie débordante du boss de cette maison.
 
Donc mon livre Seconde chance sort en format papier le 5 novembre. L'éditeur le met en ligne sur son site, mais aussi dans les catalogues des libraires de France et de Navarre ainsi que d'Amazon et bien sûr de la FNAC. Cette dernière, en fait, fonctionne en deux blocs : le site internet qui copie-colle les pratiques d'Amazon, et les boutiques qui, depuis bien longtemps, racolent les cadres moyens supérieurs.
 
Je communique sur la sortie de mon livre, j'explique aux lecteurs qu'il est à commander partout sans soucis… Seulement, réfléchissons. Qu'existe-t-il comme librairies dans les banlieues par exemple ? Cultura, Grand Cercle, Espace Culturel Leclerc, Fnac. Les gros culs quoi. Point de libraires indépendants, encore moins de signatures d'écrivains underground, que dalle, que du lourd, du lourdingue, du grand/gros public, de la chips grasse de lecture papier brillant, couleurs flashyyyyy. Pour défendre son livre, il faut se battre. La bande d'écrivains warriors, on se démène comme des chiens pour vendre quelques exemplaires, notre éditeur se bouge aussi le derche. Tout le monde y va de sa prise d'initiative, de son lien sur les réseaux, de l'organisation d'une signature dans une librairie ou dans un bar, etc. Tout…

 

"Dans ce contexte gerbant où tout le monde pleure la perte de chiffre d'affaires, le casse-gueule des ventes de livres, on comprend mieux pourquoi la crise est irréversible."


Seulement voilà, un écrivain peut bien écrire, mais, être payé un minimum, tout le monde s'en fout. Beaucoup de contacts te félicitent pour ta parution, te souhaitent du succès sans jamais rien acheter. Ils invoquent la dèche — mais ils paient sans mal une tablette, un ordinateur, un abonnement mensuel télé/Internet/Téléphone/rasoir-sans-fil/Petit-canard-qui-vibre — ou t'assurent qu'ils l'achèteront en pensant le contraire. Ce n'est pas grave… On a l'habitude des faux-culs et des défenseurs de l'art-mais-pas-maintenant-j'ai-pas-le-temps-désolé. On connaît aussi les petits libraires qui te regardent comme un chien crevé échoué sur un trottoir : « Ah bien non c'est pas pour ma clientèle ça hein, c'est trop trash… Non non non c'est invendable ». Tu as juste envie de retirer de leurs rayonnages les livres du Comte de Lautréamont, d'Artaud, de Céline et j'en passe et de leur jeter à la gueule : « Et ça, c'est pas trash connard ? ».


Dans ce petit récit d'une vie pathétique d'écrivain indépendant contemporain, tu as des éclaircies, des moments de grâce où tu croises des lecteurs, souvent discrets, humains, avec qui tu peux échanger, débattre, apprendre aussi. Tu as aussi des libraires curieux, qui veulent vraiment défendre les écrivains (plus que le livre), et enfin des bibliothécaires super open qui sont parfois prêts à t'accueillir…
 
Et puis, un jour, quelques-uns de tes lecteurs se mettent en tête d'aller acheter ton livre à la FNAC. L'agitateur de vent depuis des années. Là, la/le vendeur/euse invoque le fait que le livre n'est pas sur la base du magasin. Malgré l'insistance du lecteur/client, c'est : « Non, on l'a pas, mais allez l'acheter sur FNAC.com, y'a un particulier qui en vend un exemplaire ». En gros, tu vas dans cette boutique, tu es lecteur, tu commandes un livre pour l'acheter, mais non, on ne te le vend pas, parce que tu comprends, le livre ce n'est pas passé par les 4-5 gros distributeurs français, parce qu'il ne fait pas partie des gros et moyens éditeurs, parce que l'auteur on s'en branle… Et pourtant la FNAC a accès à la base DILICOM qui permet la commande des ouvrages pour tous les libraires… Mais non, tu comprends, la FNAC ne fera que 3 euros de chiffre d'affaires pour cet exemplaire unique, alors la FNAC, ben elle refuse la vente…
 
Dans ce contexte gerbant où tout le monde pleure la perte de chiffre d'affaires, le casse-gueule des ventes de livres, on comprend mieux pourquoi la crise est irréversible. Je n'en veux pas à la FNAC, j'ai surtout pitié pour tous ceux qui se sont fait virer, se font virer et se feront virer parce que le chiffre d'affaires n'est pas bon.


C'est une goutte d'eau, mais pour tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas payer par carte bleue sur Internet, ceux qui veulent utiliser du liquide, ceux qui veulent encore acheter en boutique, c'est non, cassez-vous, y'a rien à voir…
 

 

Pour l'auteur, c'est juste un peu moins que moins d'entrée d'argent… Il se doit déjà de gagner de l'argent ailleurs, mais là n'est pas le plus grave, mais pour un livre qui lui a pris 400 heures de taf, il se contentera de 500-600 euros, c'est dire qu'un type au RSA gagne plus que lui ! Je ne demande pas l'aumône, pas d'argent public, pas de pitié ni d'aides sociales, je demande simplement que ces putains de commerçants que sont les boutiquiers/libraires FNAC fassent leur travail et commande un livre lorsqu'un client le demande… Tout simplement. Je sais que ça n'intéresse personne, que c'est pire au Darfour, en Ukraine, en Syrie ou pour les SDF, je sais que ça ne va pas fort, qu'il y a le chômage, les problèmes de réchauffement climatique, les séismes, les épidémies de cancer. Je sais tout ça. Je sais aussi qu'on peut écrire des livres sans les vendre, qu'on peut aussi sauter d'un pont sans élastique, qu'on peut voler les sacs à main des vieilles dames. Je sais tout ça… Mais je ne demande qu'une chose, c'est que ces commerçants incapables se mettent au travail et s'occupent sérieusement de faire leur boulot…
 

Ça, c'est dit.
  
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