Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Un goût pour la littérature qui joue et qui résiste”, Valéry Kislov

Claire Darfeuille - 12.06.2017

Edition - International - Printemps de la traduction - Traducteurs - Littérature russe


La 3e édition du Printemps de la traduction organisé du 7 au 11 juin par l'ATLAS a permis la rencontre avec une dizaine d'auteurs de traductions remarquables, dont le russe Valéry Kislov venu de Saint-Pétersbourg pour défendre « Révoltée » (Fiction&cie), la biographie de la dissidente Evguénia Iaroslvavskaïa-Markon, jeune femme issue de la bourgeoisie juive de Pétrograd qui avait choisi de vivre avec les marginaux et fut exécutée à 29 ans. Un texte venu de loin, dont la traduction est « une nécessité du temps ».
 

 

Ces 36 feuillets d’une écriture serrée ont été découverts par Irina Fligué, directrice de centre de recherche et d’information Mémorial de Saint-Pétersbourg et active militante des droits de l’homme en Russie, dans les dossiers d’instruction du Service fédéral de sécurité de la région d’Arkhanglesk (à 25 km de la Mer Blanche et 735 km de Saint-Pétersbourg), située en face des îles Solovki, où Evguenia Iaroslvavskaïa-Markon fut envoyée en camp de travail et où elle rédigea cette autobiographie, sans doute d’une traite. Cet esprit libre doué d’une force de vie et de résistance sans commune mesure s’en explique dès les premières pages :

 

 «  Je n’écris pas cette autobiographie pour vous, messieurs des services de police (si vous étiez les seuls à en avoir besoin, je n’aurais jamais commencé à l’écrire !) – j’ai simplement envie moi-même de fixer ma vie sur le papier, mais du papier, je ne peux m’en procurer nulle part qu’au Bureau d’information et de sécurité du camp ».

 

Le ton est donné, celui d’une jeune femme intrépide qui ne cédera jamais devant aucune force de coercition, surtout pas face aux tchékistes, membres de la police politique. Emprisonnée, elle s'inscrit sur la poitrine « Mort aux tchékistes » et demande à ses co-détenus de le lui tatouer sur les seins.

 

Née le 14 mai 1902, à Moscou, dans une famille bourgeoise et cultivée dont le père est « philologue et historien-hébraïsant », Evguénia grandit à Léningrad sous la férule d’une gouvernante allemande. Son tempérament rebelle, épris de liberté et contestataire se révèle rapidement, ainsi « à treize ans, je suis  tombée définitivement amoureuse avec une sincérité enthousiaste de l’idée de la révolution ». Elle profite de celle de février 1917 pour faire sa première fugue. « J’ai traîné un peu dans la rue, j’ai crié "Bourreaux !" sous les tirs à blanc », raconte-t-elle, avant de dérouler son histoire qui la mènera, avec son mari, le poète Alexandre Iaroslavski, des cercles intellectuels de Berlin où le couple donne des conférences, à Paris, où elle exercera mille petits métiers et vivra avec les indigents et la canaille locale « pour étudier leur vie quotidienne ».
 

Amputée des deux pieds, "un événement insignifiant"

 

Trois ans avant ce tour d’Europe, Evguénia a perdu ses deux pieds en tombant sous un train, « événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet, qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant ?! », elle portera par la suite des prothèses. De retour à Moscou, son mari est arrêté et elle choisit d’aller vivre avec les voleurs, « non pas comme une noble étrangère, mais comme une égale », en apprenant à voler.

Prise en flagrant délit, elle est envoyée en prison, puis condamnée à un mois de travaux forcés, puis à trois ans de déportation. A sa sortie, elle vit dans une communauté de voleurs, dont elle est la seule femme et exerce le métier de diseuse de bonne aventure. Condamnée pour cambriolage, elle est envoyée de nouveau en déportation pendant trois ans, en Sibérie cette fois, et assignée à résidence dans un village perdu, elle s’enfuit et revient jusqu' à Kem (port de transit de la mer Blanche), puis est incarcérée aux îles Solovki, pour avoir essayé de faire évader son mari. Elle y est exécutée le 20 juin 1931 au motif, établi dans l’ordonnance de renvoi publiée dans l’appareil critique, qu’elle a « tenté un acte terroriste contre le directeur du secteur IV, camarade Ouspenski, en le frappant à la tempe au moyen d’un pavé ».

 

L’argot de la pègre soviétique des années 20

 

A Gif-sur-Yvette où se déroule la rencontre, Valéry Kislov, interrogé par le traducteur Paul Lequesne qui a également contribué à cette traduction vers le français, souligne la modernité remarquable de sa pensée. Ainsi, la toute jeune Evguénia expose : « Le régime existant, même le plus progressiste, ne peut en aucun cas être révolutionnaire, car il tend à se conserver, et non pas à s’effacer… Pour cette raison, tout parti soutenant l’ordre vainqueur n’est plus révolutionnaire mais conservateur ».

Les deux traducteurs proposent une lecture de plusieurs extraits, en russe, puis en français, révélant au passage quelques difficultés de traduction, dont la première fut de trouver à exprimer cet argot soviétique des années 20, en puisant dans l’argot français de la même époque. « Ce langage est incompréhensible aussi en russe, il ne s’agissait pas de simplifier », explique Valéry Kislov, dont c’est la première traduction vers le français, après avoir traduit en russe de nombreux livres réputés « intraduisibles » de Perec, Queneau ou encore Vian et Jarry. Des écritures à contraintes, dont il dit avoir le goût, lui qui a rédigé une thèse de doctorat sur  le thème « Liberté de la contrainte », aimant se confronter à la « littérature qui résiste et qui joue ».
 

Valéry Kislov et Paul Lequesne à Gif-sur-Yvette, 3e édition du Printemps de la traduction

 

La bibliothèque disparue de Solovki

 

Mais c’est à son autre activité dans le cinéma que Valéry Kislov doit la découverte de ce texte bouleversant. En 2012, il assiste Olivier Rolin et Elisabeth Kapnist, venus tourner en Carélie le documentaire Solovki, la bibliothèque disparue pour Arte, et rencontre la chercheuse Antonina Sochina qui lui parle la première de l’autobiographie d’Evguénia. Celle-ci est publiée en Russie dans la revue Zvesda en 2008, puis Valéry Kislov œuvre à sa publication en France.

À l’occasion de ce tournage, il rencontre également Yurii Dmitriev. Depuis 30 ans, cet historien mène des recherches dans la région de Carélie pour garder la mémoire des victimes de Staline, il a notamment été à l’origine de la découverte du charnier de Sandarmokh en 1997. Arrêté sous des accusations fallacieuses par le gouvernement de Poutine, il est incarcéré depuis décembre 2016 et risque 15 ans de prison, bien que ce procès soit dénoncé par nombre d’historiens, journalistes, écrivains et autres personnalités ayant travaillé avec Yurii Dmitriev. D’autres branches de l’organisation Memorial ont été accusées d’être des « agents de l’étranger ». Une pétition est en ligne, signée par plus de mille personnes qui appellent à sa libération. 
 

À la question du public de savoir si les activités d'Evguenia et de son mari représentaient une réelle menace pour le pouvoir soviétique, Valéry Krislov répond par la négative, rappelant que Staline avait prévu qu'avec l'avénement progressif du socialisme, les forces de résistance seraient de plus en plus vives... et conclut  que la publication et la traduction de cette autobiographie d'une révoltée lui a semblé une « nécessité du temps ». 


Révoltée - Evguenia Iaroslavskaia-Markon - trad Valery Kislov - avant-propos Olivier Rolin - postface Irina Fligué - Editions du Seuil - 9782021242829 - 16€